Marcel Proust A la Recherche du Temps Perdu Du Côté de chez Swann Combray Longtemps je me suis couché de bonne heure Parfois à peine ma bougie éteinte mes yeux se fermaient si vite que je ne avais pas le temps de me dire Je me endors Et une demi heure après la pensée que il était temps de chercher le sommeil me éveillait je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière je ne avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier il me semblait que je étais moi même ce dont parlait le ouvrage une église un quatuor la rivalité de François Ier et de Charles Quint Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir ne était plus allumé Puis elle commençait à me devenir inintelligible comme après la métempsycose les pensées de une existence antérieure le sujet du livre se détachait de moi je étais libre de me y appliquer ou non aussitôt je recouvrais la vue et je étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité douce et reposante pour mes yeux mais peut être plus encore pour mon esprit à qui elle apparaissait comme une chose sans cause incompréhensible comme une chose vraiment obscure Je me demandais quelle heure il pouvait être je entendais le sifflement des trains qui plus ou moins éloigné comme le chant de un oiseau dans une forêt relevant les distances me décrivait le étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine et le petit chemin que il suit va être gravé dans son souvenir par le excitation que il doit à des lieux nouveaux à des actes inaccoutumés à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit à la douceur prochaine du retour Je appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de le oreiller qui pleines et fraîches sont comme les joues de notre enfance Je frottais une allumette pour regarder ma montre Bientôt minuit Ce est le instant où le malade qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu réveillé par une crise se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour Quel bonheur ce est déjà le matin Dans un moment les domestiques seront levés il pourra sonner on viendra lui porter secours Le espérance de être soulagé lui donne du courage pour souffrir Justement il a cru entendre des pas les pas se rapprochent puis se éloignent Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu Ce est minuit on vient de éteindre le gaz le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède Je me rendormais et parfois je ne avais plus que de courts réveils de un instant le temps de entendre les craquements organiques des boiseries de ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de le obscurité de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles la chambre le tout dont je ne étais que une petite partie et à le insensibilité duquel je retournerais vite me unir Ou bien en dormant je avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand oncle me tirât par mes boucles et que avait dissipée le jour date pour moi de une ère nouvelle où on les avait coupées Je avais oublié cet événement pendant mon sommeil je en retrouvais le souvenir aussitôt que je avais réussi à me éveiller pour échapper aux mains de mon grand oncle mais par mesure de précaution je entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde des rêves Quelquefois comme Eve naquit de une côte de Adam une femme naissait pendant mon sommeil de une fausse position de ma cuisse Formée du plaisir que je étais sur le point de goûter je me imaginais que ce était elle qui me le offrait Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait se y rejoindre je me éveillais Le reste des humains me apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que je avais quittée il y avait quelques moments à peine ma joue était chaude encore de son baiser mon corps courbaturé par le poids de sa taille Si comme il arrivait quelquefois elle avait les traits de une femme que je avais connue dans la vie je allais me donner tout entier à ce but la retrouver comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et se imaginent que on peut goûter dans une réalité le charme du songe Peu à peu son souvenir se évanouissait je avais oublié la fille de mon rêve Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures le ordre des années et des mondes Il les consulte de instinct en se éveillant et y lit en une seconde le point de la terre que il occupe le temps qui se est écoulé jusque à son réveil mais leurs rangs peuvent se mêler se rompre Que vers le matin après quelque insomnie le sommeil le prenne en train de lire dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil et à la première minute de son réveil il ne saura plus le heure il estimera que il vient à peine de se coucher Que se il se assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente par exemple après dîner assis dans un fauteuil alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans le espace et au moment de ouvrir les paupières il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée Mais il suffisait que dans mon lit même mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit alors celui ci lâchait le plan du lieu où je me étais endormi et quand je me éveillais au milieu de la nuit comme je ignorais où je me trouvais je ne savais même pas au premier instant qui je étais je avais seulement dans sa simplicité première le sentiment de le existence comme il peut frémir au fond de un animal je étais plus dénué que le homme des cavernes mais alors le souvenir non encore du lieu où je étais mais de quelques uns de ceux que je avais habités et où je aurais pu être venait à moi comme un secours de en haut pour me tirer du néant de où je ne aurais pu sortir tout seul je passais en une seconde par dessus des siècles de civilisation et le image confusément entrevue de lampes à pétrole puis de chemises à col rabattu recomposait peu à peu les traits originaux de mon moi Peut être le immobilité des choses autour de nous leur est elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas de autres par le immobilité de notre pensée en face de elles Toujours est il que quand je me réveillais ainsi mon esprit se agitant pour chercher sans y réussir à savoir où je étais tout tournait autour de moi dans le obscurité les choses les pays les années Mon corps trop engourdi pour remuer cherchait de après la forme de sa fatigue à repérer la position de ses membres pour en déduire la direction du mur la place des meubles pour reconstruire et pour nommer la demeure où il se trouvait Sa mémoire la mémoire de ses côtes de ses genoux de ses épaules lui présentait successivement plusieurs des chambres où il avait dormi tandis que autour de lui les murs invisibles changeant de place selon la forme de la pièce imaginée tourbillonnaient dans les ténèbres Et avant même que ma pensée qui hésitait au seuil des temps et des formes eût identifié le logis en rapprochant les circonstances lui mon corps se rappelait pour chacun le genre du lit la place des portes la prise de jour des fenêtres le existence de un couloir avec la pensée que je avais en me y endormant et que je retrouvais au réveil Mon côté ankylosé cherchant à deviner son orientation se imaginait par exemple allongé face au mur dans un grand lit à baldaquin et aussitôt je me disais Tiens je ai fini par me endormir quoique maman ne soit pas venue me dire bonsoir je étais à la campagne chez mon grand père mort depuis bien des années et mon corps le côté sur lequel je reposais gardiens fidèles de un passé que mon esprit ne aurait jamais dû oublier me rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohème en forme de urne suspendue au plafond par des chaînettes la cheminée en marbre de Sienne dans ma chambre à coucher de Combray chez mes grands parents en des jours lointains que en ce moment je me figurais actuels sans me les représenter exactement et que je reverrais mieux tout à le heure quand je serais tout à fait éveillé Puis renaissait le souvenir de une nouvelle attitude le mur filait dans une autre direction je étais dans ma chambre chez Mme de Saint Loup à la campagne mon Dieu il est au moins dix heures on doit avoir fini de dîner Je aurai trop prolongé la sieste que je fais tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint Loup avant de endosser mon habit Car bien des années ont passé depuis Combray où dans nos retours les plus tardifs ce étaient les reflets rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre Ce est un autre genre de vie que on mène à Tansonville chez Mme de Saint Loup un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir que à la nuit à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au soleil et la chambre où je me serai endormi au lieu de me habiller pour le dîner de loin je le aperçois quand nous rentrons traversée par les feux de la lampe seul phare dans la nuit Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que quelques secondes souvent ma brève incertitude du lieu où je me trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses suppositions dont elle était faite que nous ne isolons en voyant un cheval courir les positions successives que nous montre le kinétoscope Mais je avais revu tantôt le une tantôt le autre des chambres que je avais habitées dans ma vie et je finissais par me les rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil chambres de hiver où quand on est couché on se blottit la tête dans un nid que on se tresse avec les choses les plus disparates un coin de le oreiller le haut des couvertures un bout de châle le bord du lit et un numéro des Débats roses que on finit par cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en se y appuyant indéfiniment où par un temps glacial le plaisir que on goûte est de se sentir séparé du dehors comme le hirondelle de mer qui a son nid au fond de un souterrain dans la chaleur de la terre et où le feu étant entretenu toute la nuit dans la cheminée on dort dans un grand manteau de air chaud et fumeux traversé des lueurs des tisons qui se rallument sorte de impalpable alcôve de chaude caverne creusée au sein de la chambre même zone ardent et mobile en ses contours thermiques aérée de souffles qui nous rafraîchissent la figure et viennent des angles des parties voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer et qui se sont refroidies chambres de été où le on aime être uni à la nuit tiède où le clair de lune appuyé aux volets entrouverts jette jusque au pied du lit son échelle enchantée où on dort presque en plein air comme la mésange balancée par la brise à la pointe de un rayon parfois la chambre Louis XVI si gaie que même le premier soir je ne y avais pas été trop malheureux et où les colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond se écartaient avec tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit parfois au contraire celle petite et si élevée de plafond creusée en forme de pyramide dans la hauteur de deux étages et partiellement revêtue de acajou où dès la première seconde je avais été intoxiqué moralement par le odeur inconnue du vétiver convaincu de le hostilité des rideaux violets et de le insolente indifférence de la pendule qui jacassait tout haut comme si je ne eusse pas été là où une étrange et impitoyable glace à pieds quadrangulaire barrant obliquement un des angles de la pièce se creusait à vif dans la douce plénitude de mon champ visuel accoutumé un emplacement qui ne était pas prévu où ma pensée se efforçant pendant des heures de se disloquer de se étirer en hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à remplir jusque en haut son gigantesque entonnoir avait souffert bien de dures nuits tandis que je étais étendu dans mon lit les yeux levés le oreille anxieuse la narine rétive le coeur battant jusque à ce que le habitude eût changé la couleur des rideaux fait taire la pendule enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle dissimulé sinon chassé complètement le odeur du vétiver et notablement diminué la hauteur du plafond Le habitude aménageuse habile mais bien lente et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant des semaines dans une installation provisoire mais que malgré tout il est bien heureux de trouver car sans le habitude et réduit à ses seuls moyens il serait impuissant à nous rendre un logis habitable Certes je étais bien éveillé maintenant mon corps avait viré une dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour de moi me avait couché sous mes couvertures dans ma chambre et avait mis approximativement à leur place dans le obscurité ma commode mon bureau ma cheminée la fenêtre sur la rue et les deux portes Mais je avais beau savoir que je ne étais pas dans les demeures dont le ignorance du réveil me avait en un instant sinon présenté le image distincte du moins fait croire la présence possible le branle était donné à ma mémoire généralement je ne cherchais pas à me rendormir tout de suite je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler notre vie de autrefois à Combray chez ma grande tante à Balbec à Paris à Doncières à Venise ailleurs encore à me rappeler les lieux les personnes que je y avais connues ce que je avais vu de elles ce que on me en avait raconté A Combray tous les jours dès la fin de le après midi longtemps avant le moment où il faudrait me mettre au lit et rester sans dormir loin de ma mère et de ma grande mère ma chambre à coucher redevenait le point fixe et douloureux de mes préoccupations On avait bien inventé pour me distraire les soirs où on me trouvait le air trop malheureux de me donner une lanterne magique dont en attendant le heure du dîner on coiffait ma lampe et à le instar des premiers architectes et maîtres verriers de le âge gothique elle substituait à le opacité des murs de impalpables irisations de surnaturelles apparitions multicolores où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail vacillant et momentané Mais ma tristesse ne en était que accrue parce que rien que le changement de éclairage détruisait le habitude que je avais de ma chambre et grâce à quoi sauf le supplice du coucher elle me était devenue supportable Maintenant je ne la reconnaissais plus et je y étais inquiet comme dans une chambre de hôtel ou de chalet où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de chemin de fer Au pas saccadé de son cheval Golo plein de un affreux dessein sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait de un vert sombre la pente de une colline et se avançait en tressautant vers le château de la pauvre Geneviève de Brabant Ce château était coupé selon une ligne courbe qui ne était autre que la limite de un des ovales de verre ménagés dans le châssis que on glissait entre les coulisses de la lanterne Ce ne était que un pan de château et il avait devant lui une lande où rêvait Geneviève qui portait une ceinture bleue Le château et la lande étaient jaunes et je ne avais pas attendu de les voir pour connaître leur couleur car avant les verres du châssis la sonorité mordorée du nom de Brabant me le avait montrée avec évidence Golo se arrêtait un instant pour écouter avec tristesse le boniment lu à haute voix par ma grande tante et que il avait le air de comprendre parfaitement conformant son attitude avec une docilité qui ne excluait pas une certaine majesté aux indications du texte puis il se éloignait du même pas saccadé Et rien ne pouvait arrêter sa lente chevauchée Si on bougeait la lanterne je distinguais le cheval de Golo qui continuait à se avancer sur les rideaux de la fenêtre se bombant de leurs plis descendant dans leurs fentes Le corps de Golo lui même de une essence aussi surnaturelle que celui de sa monture se arrangeait de tout obstacle matériel de tout objet gênant que il rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant intérieur fût ce le bouton de la porte sur lequel se adaptait aussitôt et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure pâle toujours aussi noble et aussi mélancolique mais qui ne laissait paraître aucun trouble de cette transvertébration Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes projections qui semblaient émaner de un passé mérovingien et promenaient autour de moi des reflets de histoire si anciens Mais je ne peux dire quel malaise me causait pourtant cette intrusion du mystère et de la beauté dans une chambre que je avais fini par remplir de mon moi au point de ne pas faire plus attention à elle que à lui même Le influence anesthésiante de le habitude ayant cessé je me mettais à penser à sentir choses si tristes Ce bouton de la porte de ma chambre qui différait pour moi de tous les autres boutons de porte du monde en ceci que il semblait ouvrir tout seul sans que je eusse besoin de le tourner tant le maniement me en était devenu inconscient le voilà qui servait maintenant de corps astral à Golo Et dès que on sonnait le dîner je avais hâte de courir à la salle à manger où la grosse lampe de la suspension ignorante de Golo et de Barbe Bleue et qui connaissait mes parents et le boeuf à la casserole donnait sa lumière de tous les soirs et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de Geneviève de Brabant me rendaient plus chère tandis que les crimes de Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de scrupules Après le dîner hélas je étais bientôt obligé de quitter maman qui restait à causer avec les autres au jardin se il faisait beau dans le petit salon où tout le monde se retirait se il faisait mauvais Tout le monde sauf ma grande mère qui trouvait que ce est une pitié de rester enfermé à la campagne et qui avait de incessantes discussions avec mon père les jours de trop grande pluie parce que il me envoyait lire dans ma chambre au lieu de rester dehors Ce ne est pas comme cela que vous le rendrez robuste et énergique disait elle tristement surtout ce petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté Mon père haussait les épaules et il examinait le baromètre car il aimait la météorologie pendant que ma mère évitant de faire du bruit pour ne pas le troubler le regardait avec un respect attendri mais pas trop fixement pour ne pas chercher à percer le mystère de ses supériorités Mais ma grande mère elle par tous les temps même quand la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les précieux fauteuils de osier de peur que ils ne fussent mouillés on la voyait dans le jardin vide et fouetté par le averse relevant ses mèches désordonnées et grises pour que son front se imbibât mieux de la salubrité du vent et de la pluie Elle disait Enfin on respire et parcourait les allées détrempées trop symétriquement alignées à son gré par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps se arrangerait de son petit pas enthousiaste et saccadé réglé sur les mouvements divers que excitaient dans son âme le ivresse de le orage la puissance de le hygiène la stupidité de mon éducation et la symétrie des jardins plutôt que sur le désir inconnu de elle de éviter à sa jupe prune les taches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusque à une hauteur qui était toujours pour sa femme de chambre un désespoir et un problème Quand ces tours de jardin de ma grande mère avaient lieu après dîner une chose avait le pouvoir de la faire rentrer ce était à un des moments où la révolution de sa promenade la ramenait périodiquement comme un insecte en face des lumières du petit salon où les liqueurs étaient servies sur la table à jeu si ma grande tante lui criait Bathilde viens donc empêcher ton mari de boire du cognac Pour la taquiner en effet elle avait apporté dans la famille de mon père un esprit si différent que tout le monde la plaisantait et la tourmentait comme les liqueurs étaient défendues à mon grand père ma grande tante lui en faisait boire quelques gouttes Ma pauvre grande mère entrait priait ardemment son mari de ne pas goûter au cognac il se fâchait buvait tout de même sa gorgée et ma grande mère repartait triste découragée souriante pourtant car elle était si humble de coeur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu de cas que elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances se conciliaient dans son regard en un sourire où contrairement à ce que on voit dans le visage de beaucoup de humains il ne y avait de ironie que pour elle même et pour nous tous comme un baiser de ses yeux qui ne pouvaient voir ceux que elle chérissait sans les caresser passionnément du regard Ce supplice que lui infligeait ma grande tante le spectacle des vaines prières de ma grande mère et de sa faiblesse vaincue de avance essayant inutilement de ôter à mon grand père le verre à liqueur ce était de ces choses à la vue desquelles on se habitue plus tard jusque à les considérer en riant et à prendre le parti du persécuteur assez résolument et gaiement pour se persuader à soi même que il ne se agit pas de persécution elles me causaient alors une telle horreur que je aurais aimé battre ma grande tante Mais dès que je entendais Bathilde viens donc empêcher ton mari de boire du cognac déjà homme par la lâcheté je faisais ce que nous faisons tous une fois que nous sommes grands quand il y a devant nous des souffrances et des injustices je ne voulais pas les voir je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la salle de études sous les toits dans une petite pièce sentant le iris et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la fenêtre entre ouverte Destinée à un usage plus spécial et plus vulgaire cette pièce de où le on voyait pendant le jour jusque au donjon de Roussainville le Pin servit longtemps de refuge pour moi sans doute parce que elle était la seule que il me fût permis de fermer à clef à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une inviolable solitude la lecture la rêverie les larmes et la volupté Hélas je ne savais pas que bien plus tristement que les petits écarts de régime de son mari mon manque de volonté ma santé délicate le incertitude que ils projetaient sur mon avenir préoccupaient ma grande mère au cours de ces déambulations incessantes de le après midi et du soir où on voyait passer et repasser obliquement levé vers le ciel son beau visage aux joues brunes et sillonnées devenues au retour de le âge presque mauves comme les labours à le automne barrées si elle sortait par une voilette à demi relevée et sur lesquelles amené là par le froid ou quelque triste pensée était toujours en train de sécher un pleur involontaire Ma seule consolation quand je montais me coucher était que maman viendrait me embrasser quand je serais dans mon lit Mais ce bonsoir durait si peu de temps elle redescendait si vite que le moment où je le entendais monter puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée était pour moi un moment douloureux Il annonçait celui qui allait le suivre où elle me aurait quitté où elle serait redescendue De sorte que ce bonsoir que je aimais tant je en arrivais à souhaiter que il vînt le plus tard possible à ce que se prolongeât le temps de répit où maman ne était pas encore venue Quelquefois quand après me avoir embrassé elle ouvrait ma porte pour partir je voulais la rappeler lui dire embrasse moi une fois encore mais je savais que aussitôt elle aurait son visage fâché car la concession que elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en montant me embrasser en me apportant ce baiser de paix agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes et elle eût voulu tâcher de me en faire perdre le besoin le habitude bien loin de me laisser prendre celle de lui demander quand elle était déjà sur le pas de la porte un baiser de plus Or la voir fâchée détruisait tout le calme que elle me avait apporté un instant avant quand elle avait penché vers mon lit sa figure aimante et me le avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de me endormir Mais ces soirs là où maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre étaient doux encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où à cause de cela elle ne montait pas me dire bonsoir Le monde se bornait habituellement à M Swann qui en dehors de quelques étrangers de passage était à peu près la seule personne qui vînt chez nous à Combray quelquefois pour dîner en voisin plus rarement depuis que il avait fait ce mauvais mariage parce que mes parents ne voulaient pas recevoir sa femme quelquefois après le dîner à le improviste Les soirs où assis devant la maison sous le grand marronnier autour de la table de fer nous entendions au bout du jardin non pas le grelot profus et criard qui arrosait qui étourdissait au passage de son bruit ferrugineux intarissable et glacé toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant sans sonner mais le double tintement timide ovale et doré de la clochette pour les étrangers tout le monde aussitôt se demandait Une visite qui cela peut il être mais on savait bien que cela ne pouvait être que M Swann ma grande tante parlant à haute voix pour prêcher de exemple sur un ton que elle se efforçait de rendre naturel disait de ne pas chuchoter ainsi que rien ne est plus désobligeant pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire que on est en train de dire des choses que elle ne doit pas entendre et on envoyait en éclaireur ma grande mère toujours heureuse de avoir un prétexte pour faire un tour de jardin de plus et qui en profitait pour arracher subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre aux roses un peu de naturel comme une mère qui pour les faire bouffer passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a trop aplatis Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grande mère allait nous apporter de le ennemi comme si on eût pu hésiter entre un grand nombre possible de assaillants et bientôt après mon grand père disait Je reconnais la voix de Swann On ne le reconnaissait en effet que à la voix on distinguait mal son visage au nez busqué aux yeux verts sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux coiffés à la Bressant parce que nous gardions le moins de lumière possible au jardin pour ne pas attirer les moustiques et je allais sans en avoir le air dire que on apportât les sirops ma grande mère attachait beaucoup de importance trouvant cela plus aimable à ce que ils ne eussent pas le air de figurer de une façon exceptionnelle et pour les visites seulement M Swann quoique beaucoup plus jeune que lui était très lié avec mon grand père qui avait été un des meilleurs amis de son père homme excellent mais singulier chez qui paraît il un rien suffisait parfois pour interrompre les élans du coeur changer le cours de la pensée Je entendais plusieurs fois par an mon grand père raconter à table des anecdotes toujours les mêmes sur le attitude que avait eue M Swann le père à la mort de sa femme que il avait veillée jour et nuit Mon grand père qui ne le avait pas vu depuis longtemps était accouru auprès de lui dans la propriété que les Swann possédaient aux environs de Combray et avait réussi pour que il ne assistât pas à la mise en bière à lui faire quitter un moment tout en pleurs la chambre mortuaire Ils firent quelques pas dans le parc où il y avait un peu de soleil Tout de un coup M Swann prenant mon grand père parle bras se était écrié Ah mon vieil ami quel bonheur de se promener ensemble par ce beau temps Vous ne trouvez pas ça joli tous ces arbres ces aubépines et mon étang dont vous ne me avez jamais félicité Vous avez le air comme un bonnet de nuit Sentez vous ce petit vent Ah on a beau dire la vie a du bon tout de même mon cher Amédée Brusquement le souvenir de sa femme morte lui revint et trouvant sans doute trop compliqué de chercher comment il avait pu à un pareil moment se laisser aller à un mouvement de joie il se contenta par un geste qui lui était familier chaque fois que une question ardue se présentait à son esprit de passer la main sur son front de essuyer ses yeux et les verres de son lorgnon Il ne put pourtant pas se consoler de la mort de sa femme mais pendant les deux années que il lui survécut il disait à mon grand père Ce est drôle je pense très souvent à ma pauvre femme mais je ne peux y penser beaucoup à la fois Souvent mais peu à la fois comme le pauvre père Swann était devenu une des phrases favorites de mon grand père qui la prononçait à propos des choses les plus différentes Il me aurait paru que ce père de Swann était un monstre si mon grand père que je considérais comme meilleur juge et dont la sentence faisant jurisprudence pour moi me a souvent servi dans la suite à absoudre des fautes que je aurais été enclin à condamner ne se était récrié Mais comment ce était un coeur de or Pendant bien des années où pourtant surtout avant son mariage M Swann le fils vint souvent les voir à Combray ma grande tante et mes grands parents ne soupçonnèrent pas que il ne vivait plus du tout dans la société que avait fréquentée sa famille et que sous le espèce de incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann ils hébergeaient avec la parfaite innocence de honnêtes hôteliers qui ont chez eux sans le savoir un célèbre brigand un des membres les plus élégants du Jockey Club ami préféré du comte de Paris et du prince de Galles un des hommes les plus choyés de la haute société du faubourg Saint Germain Le ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine que menait Swann tenait évidemment en partie à la réserve et à la discrétion de son caractère mais aussi à ce que les bourgeois de alors se faisaient de la société une idée un peu hindoue et la considéraient comme composée de castes fermées où chacun dès sa naissance se trouvait placé dans le rang que occupaient ses parents et de où rien à moins des hasards de une carrière exceptionnelle ou de un mariage inespéré ne pouvait vous tirer pour vous faire pénétrer dans une caste supérieure M Swann le père était agent de change le fils Swann se trouvait faire partie pour toute sa vie de une caste où les fortunes comme dans une catégorie de contribuables variaient entre tel et tel revenu On savait quelles avaient été les fréquentations de son père on savait donc quelles étaient les siennes avec quelles personnes il était en situation de frayer Se il en connaissait de autres ce étaient relations de jeune homme sur lesquelles des amis anciens de sa famille comme étaient mes parents fermaient de autant plus bienveillamment les yeux que il continuait depuis que il était orphelin à venir très fidèlement nous voir mais il y avait fort à parier que ces gens inconnus de nous que il voyait étaient de ceux que il ne aurait pas osé saluer si étant avec nous il les avait rencontrés Si le on avait voulu à toute force appliquer à Swann un coefficient social qui lui fût personnel entre les autres fils de agents de situation égale à celle de ses parents ce coefficient eût été pour lui un peu inférieur parce que très simple de façons et ayant toujours eu une toquade de objets anciens et de peinture il demeurait maintenant dans un vieil hôtel où il entassait ses collections et que ma grande mère rêvait de visiter mais qui était situé quai de Orléans quartier que ma grande tante trouvait infamant de habiter Êtes vous seulement connaisseur Je vous demande cela dans votre intérêt parce que vous devez vous faire repasser des croûtes par les marchands lui disait ma grande tante elle ne lui supposait en effet aucune compétence et ne avait pas haute idée même au point de vue intellectuel de un homme qui dans la conversation évitait les sujets sérieux et montrait une précision fort prosaïque non seulement quand il nous donnait en entrant dans les moindres détails des recettes de cuisine mais même quand les soeurs de ma grande mère parlaient de sujets artistiques Provoqué par elles à donner son avis à exprimer son admiration pour un tableau il gardait un silence presque désobligeant et se rattrapait en revanche se il pouvait fournir sur le musée où il se trouvait sur la date où il avait été peint un renseignement matériel Mais de habitude il se contentait de chercher à nous amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait de lui arriver avec des gens choisis parmi ceux que nous connaissions avec le pharmacien de Combray avec notre cuisinière avec notre cocher Certes ces récits faisaient rire ma grande tante mais sans que elle distinguât bien si ce était à cause du rôle ridicule que se y donnait toujours Swann ou de le esprit que il mettait à les conter On peut dire que vous êtes un vrai type monsieur Swann Comme elle était la seule personne un peu vulgaire de notre famille elle avait soin de faire remarquer aux étrangers quand on parlait de Swann que il aurait pu se il avait voulu habiter boulevard Haussmann ou avenue de le Opéra que il était le fils de M Swann qui avait du lui laisser quatre ou cinq millions mais que ce était sa fantaisie Fantaisie que elle jugeait au reste devoir être si divertissante pour les autres que à Paris quand M Swann venait le Ier janvier lui apporter son sac de marrons glacés elle ne manquait pas se il y avait du monde de lui dire Eh bien Monsieur Swann vous habitez toujours près de le Entrepôt des vins pour être sûr de ne pas manquer le train quand vous prenez le chemin de Lyon n Et elle regardait du coin de le oeil par dessus son lorgnon les autres visiteurs Mais si le on avait dit à ma grande tante que ce Swann qui en tant que fils Swann était parfaitement qualifié pour être reçu par toute la belle bourgeoisie n par les notaires ou les avoués les plus estimés de Paris privilège que il semblait laisser tomber un peu en quenouille avait comme en cachette une vie toute différente que en sortant de chez nous à Paris après nous avoir dit que il rentrait se coucher il rebroussait chemin à peine la rue tournée et se rendait dans tel salon que jamais le oeil de aucun agent ou associé de agent ne contempla cela eût paru aussi extraordinaire à ma tante que aurait pu le être pour une dame plus lettrée la pensée de être personnellement liée avec Aristée dont elle aurait compris que il allait après avoir causé avec elle plonger au sein des royaumes de Thétis dans un empire soustrait aux yeux des mortels et où Virgile nous le montre reçu à bras ouverts ou pour se en tenir à une image qui avait plus de chance de lui venir à le esprit car elle le avait vue peinte sur nos assiettes à petits fours de Combray de avoir eu à dîner Ali Baba lequel quand il se saura seul pénétrera dans la caverne éblouissante de trésors insoupçonnés Un jour que il était venu nous voir à Paris après dîner en se excusant de être en habit Françoise ayant après son départ dit tenir du cocher que il avait dîné chez une princesse Oui chez une princesse du demi monde avait répondu ma tante en haussant les épaules sans lever les yeux de sur son tricot avec une ironie sereine Aussi ma grande tante en usait elle cavalièrement avec lui Comme elle croyait que il devait être flatté par nos invitations elle trouvait tout naturel que il ne vint pas nous voir le été sans avoir à la main un panier de pêches ou de framboises de son jardin et que de chacun de ses voyages de Italie il me eût rapporté des photographies de chefs de oeuvre On ne se gênait guère pour le envoyer quérir dès que on avait besoin de une recette de sauce gribiche ou de salade à le ananas pour des grands dîners où on ne le invitait pas ne lui trouvant pas un prestige suffisant pour que on pût le servir à des étrangers qui venaient pour la première fois Si la conversation tombait sur les princes de la Maison de France des gens que nous ne connaîtrons jamais ni vous ni moi et nous nous en passons ne est ce pas disait ma grande tante à Swann qui avait peut être dans sa poche une lettre de Twickenham elle lui faisait pousser le piano et tourner les pages les soirs où la soeur de ma grande mère chantait ayant pour manier cet être ailleurs si recherché la naïve brusquerie de un enfant qui joue avec un bibelot de collection sans plus de précautions que avec un objet bon marché Sans doute le Swann que connurent à la même époque tant de clubmen était bien différent de celui que créait ma grande tante quand le soir dans le petit jardin de Combray après que avaient retenti les deux coups hésitants de la clochette elle injectait et vivifiait de tout ce que elle savait sur la famille Swann le obscur et incertain personnage qui se détachait suivi de ma grande mère sur un fond de ténèbres et que on reconnaissait à la voix Mais même au point de vue des plus insignifiantes choses de la vie nous ne sommes pas un tout matériellement constitué identique pour tout le monde et dont chacun ne a que à aller prendre connaissance comme de un cahier des charges ou de un testament notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres Même le acte si simple que nous appelons voir une personne que nous connaissons est en partie un acte intellectuel Nous remplissons le apparence physique de le être que nous voyons de toutes les notions que nous avons sur lui et dans le aspect total que nous nous représentons ces notions ont certainement la plus grande part Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues par suivre en une adhérence si exacte la ligne du nez elles se mêlent si bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle ci ne était que une transparente enveloppe que chaque fois que nous voyons ce visage et que nous entendons cette voix ce sont ces notions que nous retrouvons que nous écoutons Sans doute dans le Swann que ils se étaient constitué mes parents avaient omis par ignorance de faire entrer une foule de particularités de sa vie mondaine qui étaient cause que de autres personnes quand elles étaient en sa présence voyaient les élégances régner dans son visage et se arrêter à son nez busqué comme à leur frontière naturelle mais aussi ils avaient pu entasser dans ce visage désaffecté de son prestige vacant et spacieux au fond de ces yeux dépréciés le vague et doux résidu mi mémoire mi oubli des heures oisives passées ensemble après nos dîners hebdomadaires autour de la table de jeu ou au jardin durant notre vie de bon voisinage campagnard Le enveloppe corporelle de notre ami en avait été si bien bourrée ainsi que de quelques souvenirs relatifs à ses parents que ce Swann là était devenu un être complet et vivant et que je ai le impression de quitter une personne pour aller vers une autre qui en est distincte quand dans ma mémoire du Swann que je ai connu plus tard avec exactitude je passe à ce premier Swann à ce premier Swann dans lequel je retrouve les erreurs charmantes de ma jeunesse et qui de ailleurs ressemble moins à le autre que aux personnes que je ai connues à la même époque comme se il en était de notre vie ainsi que de un musée où tous les portraits de un même temps ont un air de famille une même tonalité à ce premier Swann rempli de loisir parfumé par le odeur du grand marronnier des paniers de framboises et de un brin de estragon Pourtant un jour que ma grande mère était allée demander un service à une dame que elle avait connue au Sacré Coeur et avec laquelle à cause de notre conception des castes elle ne avait pas voulu rester en relations malgré une sympathie réciproque la marquise de Villeparisis de la célèbre famille de Bouillon celle ci lui avait dit Je crois que vous connaissez beaucoup M Swann qui est un grand ami de mes neveux des Laumes Ma grande mère était revenue de sa visite enthousiasmée par la maison qui donnait sur des jardins et où Mme de Villeparisis lui conseillait de louer et aussi par un giletier et sa fille qui avaient leur boutique dans la cour et chez qui elle était entrée demander que on fît un point à sa jupe que elle avait déchirée dans le escalier Ma grande mère avait trouvé ces gens parfaits elle déclarait que la petite était une perle et que le giletier était le homme le plus distingué le mieux que elle eût jamais vu Car pour elle la distinction était quelque chose de absolument indépendant du rang social Elle se extasiait sur une réponse que le giletier lui avait faite disant à maman Sévigné ne aurait pas mieux dit et en revanche de un neveu de Mme de Villeparisis que elle avait rencontré chez elle Ah ma fille comme il est commun Or le propos relatif à Swann avait eu pour effet non pas de relever celui ci dans le esprit de ma grande tante mais de y abaisser Mme de Villeparisis Il semblait que la considération que sur la foi de ma grande mère nous accordions à Mme de Villeparisis lui créât un devoir de ne rien faire qui le en rendît moins digne et auquel elle avait manqué en apprenant le existence de Swann en permettant à des parents à elle de le fréquenter Comment elle connaît Swann Pour une personne que tu prétendais parente du maréchal de Mac Mahon Cette opinion de mes parents sur les relations de Swann leur parut ensuite confirmée par son mariage avec une femme de la pire société presque une cocotte que de ailleurs il ne chercha jamais à présenter continuant à venir seul chez nous quoique de moins en moins mais de après laquelle ils crurent pouvoir juger supposant que ce était là que il le avait prise le milieu inconnu de eux que il fréquentait habituellement Mais une fois mon grand père lut dans un journal que M Swann était un des plus fidèles habitués des déjeuners du dimanche chez le duc de X dont le père et le oncle avaient été les hommes de État les plus en vue du règne de Louis Philippe Or mon grand père était curieux de tous les petits faits qui pouvaient le aider à entrer par la pensée dans la vie privée de hommes comme Molé comme le duc Pasquier comme le duc de Broglie Il fut enchanté de apprendre que Swann fréquentait des gens qui les avaient connus Ma grande tante au contraire interpréta cette nouvelle dans un sens défavorable à Swann quelque un qui choisissait ses fréquentations en dehors de la caste où il était né en dehors de sa classe sociale subissait à ses yeux un fâcheux déclassement Il lui semblait que on renonçât de un coup au fruit de toutes les belles relations avec des gens bien posés que avaient honorablement entretenues et engrangées pour leurs enfants les familles prévoyantes ma grande tante avait même cessé de voir le fils de un notaire de nos amis parce que il avait épousé une altesse et était par là descendu pour elle du rang respecté de fils de notaire à celui de un de ces aventuriers anciens valets de chambre ou garçons de écurie pour qui on raconte que les reines eurent parfois des bontés Elle blâma le projet que avait mon grand père de interroger Swann le soir prochain où il devait venir dîner sur ces amis que nous lui découvrions De autre part les deux soeurs de ma grande mère vieilles filles qui avaient sa noble nature mais non son esprit déclarèrent ne pas comprendre le plaisir que leur beau frère pouvait trouver à parler de niaiseries pareilles Ce étaient des personnes de aspirations élevées et qui à cause de cela même étaient incapables de se intéresser à ce que on appelle un potin eût il même un intérêt historique et de une façon générale à tout ce qui ne se rattachait pas directement à un objet esthétique ou vertueux Le désintéressement de leur pensée était tel à le égard de tout ce qui de près ou de loin semblait se rattacher à la vie mondaine que leur sens auditif ayant fini par comprendre son inutilité momentanée dès que à dîner la conversation prenait un ton frivole ou seulement terre à terre sans que ces deux vieilles demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui leur étaient chers mettait alors au repos ses organes récepteurs et leur laissait subir un véritable commencement de atrophie Si alors mon grand père avait besoin de attirer le attention des deux soeurs il fallait que il eût recours à ces avertissements physiques dont usent les médecins aliénistes à le égard de certains maniaques de la distraction coups frappés à plusieurs reprises sur un verre avec la lame de un couteau coïncidant avec une brusque interpellation de la voix et du regard moyens violents que ces psychiatres transportent souvent dans les rapports courants avec des gens bien portants soit par habitude professionnelle soit que ils croient tout le monde un peu fou Elles furent plus intéressées quand la veille du jour où Swann devait venir dîner et leur avait personnellement envoyé une caisse de vin de Asti ma tante tenant un numéro du Figaro où à côté du nom de un tableau qui était à une Exposition de Corot il y avait ces mots de la collection de M Charles Swann nous dit Vous avez vu que Swann a les honneurs du Figaro Mais je vous ai toujours dit que il avait beaucoup de goût dit ma grande mère Naturellement toi du moment que il se agit de être de un autre avis que nous répondit ma grande tante qui sachant que ma grande mère ne était jamais du même avis que elle et ne étant pas bien sûre que ce fût à elle même que nous donnions toujours raison voulait nous arracher une condamnation en bloc des opinions de ma grande mère contre lesquelles elle tâchait de nous solidariser de force avec les siennes Mais nous restâmes silencieux Les soeurs de ma grande mère ayant manifesté le intention de parler à Swann de ce mot du Figaro ma grande tante le leur déconseilla Chaque fois que elle voyait aux autres un avantage si petit fût il que elle ne avait pas elle se persuadait que ce était non un avantage mais un mal et elle les plaignait pour ne pas avoir à les envier a Je crois que vous ne lui feriez pas plaisir moi je sais bien que cela me serait très désagréable de voir mon nom imprimé tout vif comme cela dans le journal et je ne serais pas flattée du tout que on me en parlât Elle ne se entêta pas de ailleurs à persuader les soeurs de ma grande mère car celles ci par horreur de la vulgarité poussaient si loin le art de dissimuler sous des périphrases ingénieuses une allusion personnelle que elle passait souvent inaperçue de celui même à qui elle se adressait Quant à ma mère elle ne pensait que à tâcher de obtenir de mon père que il consentît à parler à Swann non de sa femme mais de sa fille que il adorait et à cause de laquelle disait on il avait fini par faire ce mariage a Tu pourrais ne lui dire que un mot lui demander comment elle va Cela doit être si cruel pour lui Mais mon père se fâchait Mais non tu as des idées absurdes Ce serait ridicule Mais le seul de entre nous pour qui la venue de Swann devint le objet de une préoccupation douloureuse ce fut moi Ce est que les soirs où des étrangers ou seulement M Swann étaient là maman ne montait pas dans ma chambre Je dînais avant tout le monde et je venais ensuite me asseoir à table jusque à huit heures où il était convenu que je devais monter ce baiser précieux et fragile que maman me confiait de habitude dans mon lit au moment de me endormir il me fallait le transporter de la salle à manger dans ma chambre et le garder pendant tout le temps que je me déshabillais sans que se brisât sa douceur sans que se répandît et se évaporât sa vertu volatile et justement ces soirs là où je aurais eu besoin de le recevoir avec plus de précaution il fallait que je le prisse que je le dérobasse brusquement publiquement sans même avoir le temps et la liberté de esprit nécessaires pour porter à ce que je faisais cette attention des maniaques qui se efforcent de ne pas penser à autre chose pendant que ils ferment une porte pour pouvoir quand le incertitude maladive leur revient lui opposer victorieusement le souvenir du moment où ils le ont fermée Nous étions tous au jardin quand retentirent les deux coups hésitants de la clochette On savait que ce était Swann néanmoins tout le monde se regarda de un air interrogateur et on envoya ma grande mère en reconnaissance Pensez à le remercier intelligiblement de son vin vous savez que il est délicieux et la caisse est énorme recommanda mon grand père à ses deux belles soeurs Ne commencez pas à chuchoter dit ma grande tante Comme ce est confortable de arriver dans une maison où tout le monde parle bas Ah voilà M Swann Nous allons lui demander se il croit que il fera beau demain dit mon père Ma mère pensait que un mot de elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait pu faire à Swann depuis son mariage Elle trouva le moyen de le emmener un peu à le écart Mais je la suivis je ne pouvais me décider à la quitter de un pas en pensant que tout à le heure il faudrait que je la laisse dans la salle à manger et que je remonte dans ma chambre sans avoir comme les autres soirs la consolation que elle vînt me embrasser Voyons monsieur Swann lui dit elle parlez moi un peu de votre fille je suis sûre que elle a déjà le goût des belles oeuvres comme son papa Mais venez donc vous asseoir avec nous tous sous la véranda dit mon grand père en se approchant Ma mère fut obligée de se interrompre mais elle tira de cette contrainte même une pensée délicate de plus comme les bons poètes que la tyrannie de la rime force à trouver leurs plus grandes beautés Nous reparlerons de elle quand nous serons tous les deux dit elle à mi voix à Swann Il ne y a que une maman qui soit digne de vous comprendre Je suis sûre que la sienne serait de mon avis Nous nous assîmes tous autour de la table de fer Je aurais voulu ne pas penser aux heures de angoisse que je passerais ce soir seul dans ma chambre sans pouvoir me endormir je tâchais de me persuader que elles ne avaient aucune importance puisque je les aurais oubliées demain matin de me attacher à des idées de avenir qui auraient dû me conduire comme sur un pont au delà de le abîme prochain qui me effrayait Mais mon esprit tendu par ma préoccupation rendu convexe comme le regard que je dardais sur ma mère ne se laissait pénétrer par aucune impression étrangère Les pensées entraient bien en lui mais à condition de laisser dehors tout élément de beauté ou simplement de drôlerie qui me eût touché ou distrait Comme un malade grâce à un anesthésique assiste avec une pleine lucidité à le opération que on pratique sur lui mais sans rien sentir je pouvais me réciter des vers que je aimais ou observer les efforts que mon grand père faisait pour parler à Swann du duc de Audiffret Pasquier sans que les premiers me fissent éprouver aucune émotion les seconds aucune gaîté Ces efforts furent infructueux A peine mon grand père eut il posé à Swann une question relative à cet orateur que une des soeurs de ma grande mère aux oreilles de qui cette question résonna comme un silence profond mais intempestif et que il était poli de rompre interpella le autre Imagine toi Céline que je ai fait la connaissance de une jeune institutrice suédoise qui me a donné sur les coopératives dans les pays scandinaves des détails tout ce que il y a de plus intéressants Il faudra que elle vienne dîner ici un soir Je crois bien répondit sa soeur Flora mais je ne ai pas perdu mon temps non plus Je ai rencontré chez M Vinteuil un vieux savant qui connaît beaucoup Maubant et à qui Maubant a expliqué dans le plus grand détail comment il se y prend pour composer un rôle Ce est tout ce que il y a de plus intéressant Ce est un voisin de M Vinteuil je ne en savais rien et il est très aimable Il ne y a pas que M Vinteuil qui ait des voisins aimables se écria ma tante Céline de une voix que la timidité rendait forte et la préméditation factice tout en jetant sur Swann ce que elle appelait un regard significatif En même temps ma tante Flora qui avait compris que cette phrase était le remerciement de Céline pour le vin de Asti regardait également Swann avec un air mêlé de congratulation et de ironie soit simplement pour souligner le trait de esprit de sa soeur soit que elle enviât Swann de le avoir inspiré soit que elle ne pût se empêcher de se moquer de lui parce que elle le croyait sur la sellette Je crois que on pourra réussir à avoir ce monsieur à dîner continua Flora quand on le met sur Maubant ou sur Mme Materna il parle des heures sans se arrêter Ce doit être délicieux soupira mon grand père dans le esprit de qui la nature avait malheureusement aussi complètement omis de inclure la possibilité de se intéresser passionnément aux coopératives suédoises ou à la composition des rôles de Maubant que elle avait oublié de fournir celui des soeurs de ma grande mère du petit grain de sel que il faut ajouter soi même pour y trouver quelque saveur à un récit sur la vie intime de Molé ou du comte de Paris Tenez dit Swann à mon grand père ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela ne en a le air avec ce que vous me demandiez car sur certains points les choses ne ont pas énormément changé Je relisais ce matin dans Saint Simon quelque chose qui vous aurait amusé Ce est dans le volume sur son ambassade de Espagne ce ne est pas un des meilleurs ce ne est guère que un journal mais du moins un journal merveilleusement écrit ce qui fait déjà une première différence avec les assommants journaux que nous nous croyons obligés de lire matin et soir Je ne suis pas de votre avis il y a des jours où la lecture des journaux me semble fort agréable interrompit ma tante Flora pour montrer que elle avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro Quand ils parlent de choses ou de gens qui nous intéressent enchérit ma tante Céline Je ne dis pas non répondit Swann étonné Ce que je reproche aux journaux ce est de nous faire faire attention tous les jours à des choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres où il y a des choses essentielles Du moment que nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal alors on devrait changer les choses et mettre dans le journal moi je ne sais pas les Pensées de Pascal il détacha ce mot de un ton de emphase ironique pour ne pas avoir le air pédant Et ce est dans le volume doré sur tranches que nous ne ouvrons que une fois tous les dix ans ajouta t il en témoignant pour les choses mondaines ce dédain que affectent certains hommes du monde que nous lirions que la reine de Grèce est allée à Cannes ou que la princesse de Léon a donné un bal costumé Comme cela la juste proportion serait rétablie Mais regrettant de se être laissé aller à parler même légèrement de choses sérieuses Nous avons une bien belle conversation dit il ironiquement je ne sais pas pourquoi nous abordons ces sommets et se tournant vers mon grand père Donc Saint Simon raconte que Maulévrier avait eu le audace de tendre la main à ses fils Vous savez ce est ce Maulévrier dont il dit Jamais je ne vis dans cette épaisse bouteille que de le humeur de la grossièreté et des sottises Épaisses ou non je connais des bouteilles où il y a tout autre chose dit vivement Flora qui tenait à avoir remercié Swann elle aussi car le présent de vin de Asti se adressait aux deux Céline se mit à rire Swann interloqué reprit Je ne sais si ce fut ignorance ou panneau écrit Saint Simon il voulut donner la main à mes enfants Je me en aperçus assez tôt pour le en empêcher Mon grand père se extasiait déjà sur ignorance ou panneau mais Mlle Céline chez qui le nom de Saint Simon un littérateur avait empêché le anesthésie complète des facultés auditives se indignait déjà Comment vous admirez cela Eh bien ce est du joli Mais que est ce que cela peut vouloir dire est ce que un homme ne est pas autant que un autre Que est ce que cela peut faire que il soit duc ou cocher se il a de le intelligence et du coeur Il avait une belle manière de élever ses enfants votre Saint Simon se il ne leur disait pas de donner la main à tous les honnêtes gens Mais ce est abominable tout simplement Et vous osez citer cela Et mon grand père navré sentant le impossibilité devant cette obstruction de chercher à faire raconter à Swann les histoires qui le eussent amusé disait à voix basse à maman Rappelle moi donc le vers que tu me as appris et qui me soulage tant dans ces moments là Ah oui Seigneur que de vertus vous nous faites haïr Ah comme ce est bien Je ne quittais pas ma mère des yeux je savais que quand on serait à table on ne me permettrait pas de rester pendant toute la durée du dîner et que pour ne pas contrarier mon père maman ne me laisserait pas le embrasser à plusieurs reprises devant le monde comme si çe avait été dans ma chambre Aussi je me promettais dans la salle à manger pendant que on commencerait à dîner et que je sentirais approcher le heure de faire de avance de ce baiser qui serait si court et furtif tout ce que je en pouvais faire seul de choisir avec mon regard la place de la joue que je embrasserais de préparer ma pensée pour pouvoir grâce à ce commencement mental de baiser consacrer toute la minute que me accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose prépare sa palette et a fait de avance de souvenir de après ses notes tout ce que pour quoi il pouvait à la rigueur se passer de la présence du modèle Mais voici que avant que le dîner fût sonné mon grand père eut la férocité inconsciente de dire Le petit a le air fatigué il devrait monter se coucher On dîne tard du reste ce soir Et mon père qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma grande mère et que ma mère la foi des traités dit Oui allons va te coucher Je voulus embrasser maman à cet instant on entendit la cloche du dîner Mais non voyons laisse ta mère vous vous êtes assez dit bonsoir comme cela ces manifestations sont ridicules Allons monte Et il me fallut partir sans viatique il me fallut monter chaque marche de le escalier comme dit le expression populaire à contre coeur montant contre mon coeur qui voulait retourner près de ma mère parce que elle ne lui avait pas en me embrassant donné licence de me suivre Cet escalier détesté où je me engageais toujours si tristement exhalait une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé fixé cette sorte particulière de chagrin que je ressentais chaque soir et la rendait peut être plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que sous cette forme olfactive mon intelligence ne en pouvait plus prendre sa part Quand nous dormons et que une rage de dents ne est encore perçue par nous que comme une jeune fille que nous nous efforçons deux cents fois de suite de tirer de le eau ou que comme un vers de Molière que nous nous répétons sans arrêter ce est un grand soulagement de nous réveiller et que notre intelligence puisse débarrasser le idée de rage de dents de tout déguisement héroïque ou cadencé Ce est le inverse de ce soulagement que je éprouvais quand mon chagrin de monter dans ma chambre entrait en moi de une façon infiniment plus rapide presque instantanée à la fois insidieuse et brusque par le inhalation beaucoup plus toxique que la pénétration morale de le odeur de vernis particulière à cet escalier Une fois dans ma chambre il fallut boucher toutes les issues fermer les volets creuser mon propre tombeau en défaisant mes couvertures revêtir le suaire de ma chemise de nuit Mais avant de me ensevelir dans le lit de fer que on avait ajouté dans la chambre parce que je avais trop chaud le été sous les courtines de reps du grand lit je eus un mouvement de révolte je voulus essayer de une ruse de condamné Je écrivis à ma mère en la suppliant de monter pour une chose grave que je ne pouvais lui dire dans ma lettre Mon effroi était que Françoise la cuisinière de ma tante qui était chargée de se occuper de moi quand je étais à Combray refusât de porter mon mot Je me doutais que pour elle faire une commission à ma mère quand il y avait du monde lui paraîtrait aussi impossible que pour le portier de un théâtre de remettre une lettre à un acteur pendant que il est en scène Elle possédait à le égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code impérieux abondant subtil et intransigeant sur des distinctions insaisissables ou oiseuses ce qui lui donnait le apparence de ces lois antiques qui à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les enfants à la mamelle défendent avec une délicatesse exagérée de faire bouillir le chevreau dans le lait de sa mère ou de manger dans un animal le nerf de la cuisse Ce code si le on en jugeait par le entêtement soudain que elle mettait à ne pas vouloir faire certaines commissions que nous lui donnions semblait avoir prévu des complexités sociales et des raffinements mondains tels que rien dans le entourage de Françoise et dans sa vie de domestique de village ne avait pu les lui suggérer et le on était obligé de se dire que il y avait en elle un passé français très ancien noble et mal compris comme dans ces cités manufacturières où de vieux hôtels témoignent que il y eut jadis une vie de cour et où les ouvriers de une usine de produits chimiques travaillent au milieu de délicates sculptures qui représentent le miracle de saint Théophile ou les quatre fils Aymon Dans le cas particulier le article du code à cause duquel il était peu probable que sauf le cas de incendie Françoise allât déranger maman en présence de M Swann pour un aussi petit personnage que moi exprimait simplement le respect que elle professait non seulement pour les parents comme pour les morts les prêtres et les rois mais encore pour le étranger à qui on donne le hospitalité respect qui me aurait peut être touché dans un livre mais qui me irritait toujours dans sa bouche à cause du ton grave et attendri que elle prenait pour en parler et davantage ce soir où le caractère sacré que elle conférait au dîner avait pour effet que elle refuserait de en troubler la cérémonie Mais pour mettre une chance de mon côté je ne hésitai pas à mentir et à lui dire que ce ne était pas du tout moi qui avais voulu écrire à maman mais que ce était maman qui en me quittant me avait recommandé de ne pas oublier de lui envoyer une réponse relativement à un objet que elle me avait prié de chercher et elle serait certainement très fâchée si on ne lui remettait pas ce mot Je pense que Françoise ne me crut pas car comme les hommes primitifs dont les sens étaient plus puissants que les nôtres elle discernait immédiatement à des signes insaisissables pour nous toute vérité que nous voulions lui cacher elle regarda pendant cinq minutes le enveloppe comme si le examen du papier et le aspect de le écriture allaient la renseigner sur la nature du contenu ou lui apprendre à quel article de son code elle devait se référer Puis elle sortit de un air résigné qui semblait signifier Ce est il pas malheureux pour les parents de avoir un enfant pareil Elle revint au bout de un moment me dire que on ne en était encore que à la glace que il était impossible au maître de hôtel de remettre la lettre en ce moment devant tout le monde mais que quand on serait aux rince bouches on trouverait le moyen de la faire passer à maman Aussitôt mon anxiété tomba maintenant ce ne était plus comme tout à le heure pour jusque à demain que je avais quitté ma mère puisque mon petit mot allait la fâchant sans doute et doublement parce que ce manège me rendrait ridicule aux yeux de Swann me faire du moins entrer invisible et ravi dans la même pièce que elle allait lui parler de moi à le oreille puisque cette salle à manger interdite hostile où il y avait un instant encore la glace elle même le granité et les rince bouches me semblaient receler des plaisirs malfaisants et mortellement tristes parce que maman les goûtait loin de moi se ouvrait à moi et comme un fruit devenu doux qui brise son enveloppe allait faire jaillir projeter jusque à mon coeur enivré le attention de maman tandis que elle lirait mes lignes Maintenant je ne étais plus séparé de elle les barrières étaient tombées un fil délicieux nous réunissait Et puis ce ne était pas tout maman allait sans doute venir Le angoisse que je venais de éprouver je pensais que Swann se en serait bien moqué se il avait lu ma lettre et en avait deviné le but or au contraire comme je le ai appris plus tard une angoisse semblable fut le tourment de longues années de sa vie et personne aussi bien que lui peut être ne aurait pu me comprendre lui cette angoisse que il y a à sentir le être que on aime dans un lieu de plaisir où le on ne est pas où le on ne peut pas le rejoindre ce est le amour qui la lui a fait connaître le amour auquel elle est en quelque sorte prédestinée par lequel elle sera accaparée spécialisée mais quand comme pour moi elle est entrée en nous avant que il ait encore fait son apparition dans notre vie elle flotte en le attendant vague et libre sans affectation déterminée au service un jour de un sentiment le lendemain de un autre tantôt de la tendresse filiale ou de le amitié pour un camarade Et la joie avec laquelle je fis mon premier apprentissage quand Françoise revint me dire que ma lettre serait remise Swann le avait bien connue aussi cette joie trompeuse que nous donne quelque ami quelque parent de la femme que nous aimons quand arrivant à le hôtel ou au théâtre où elle se trouve pour quelque bal redoute ou première où il va la retrouver cet ami nous aperçoit errant dehors attendant désespérément quelque occasion de communiquer avec elle Il nous reconnaît nous aborde familièrement nous demande ce que nous faisons là Et comme nous inventons que nous avons quelque chose de urgent à dire à sa parente ou amie il nous assure que rien ne est plus simple nous fait entrer dans le vestibule et nous promet de nous le envoyer avant cinq minutes Que nous le aimons comme en ce moment je aimais Françoise le intermédiaire bien intentionné qui de un mot vient de nous rendre supportable humaine et presque propice la fête inconcevable infernale au sein de laquelle nous croyions que des tourbillons ennemis pervers et délicieux entraînaient loin de nous la faisant rire de nous celle que nous aimons Si nous en jugeons par lui le parent qui nous a accosté et qui est lui aussi un des initiés des cruels mystères les autres invités de la fête ne doivent rien avoir de bien démoniaque Ces heures inaccessibles et suppliciantes où elle allait goûter des plaisirs inconnus voici que par une brèche inespérée nous y pénétrons voici que un des moments dont la succession les aurait composées un moment aussi réel que les autres même peut être plus important pour nous parce que notre maîtresse y est plus mêlée nous nous le représentons nous le possédons nous y intervenons nous le avons créé presque le moment où on va lui dire que nous sommes là en bas Et sans doute les autres moments de la fête ne devaient pas être de une essence bien différente de celui là ne devaient rien avoir de plus délicieux et qui dût tant nous faire souffrir puisque le ami bienveillant nous a dit Mais elle sera ravie de descendre Cela lui fera beaucoup plus de plaisir de causer avec vous que de se ennuyer là haut Hélas Swann en avait fait le expérience les bonnes intentions de un tiers sont sans pouvoir sur une femme qui se irrite de se sentir poursuivie jusque dans une fête par quelque un que elle ne aime pas Souvent le ami redescend seul Ma mère ne vint pas et sans ménagements pour mon amour propre engagé à ce que la fable de la recherche dont elle était censée me avoir prié de lui dire le résultat ne fût pas démentie me fit dire par Françoise ces mots Il ne y a pas de réponse que depuis je ai si souvent entendus des concierges de palaces ou des valets de pied de tripots rapporter à quelque pauvre fille qui se étonne Comment il ne a rien dit mais ce est impossible Vous avez pourtant bien remis ma lettre Ce est bien je vais attendre encore Et de même que elle assure invariablement ne avoir pas besoin du bec supplémentaire que le concierge veut allumer pour elle et reste là ne entendant plus que les rares propos sur le temps que il fait échangés entre le concierge et un chasseur que il envoie tout de un coup en se apercevant de le heure faire rafraîchir dans la glace la boisson de un client ayant décliné le offre de Françoise de me faire de la tisane ou de rester auprès de moi je la laissai retourner à le office je me couchai et je fermai les yeux en tâchant de ne pas entendre la voix de mes parents qui prenaient le café au jardin Mais au bout de quelques secondes je sentis que en écrivant ce mot à maman en me approchant au risque de la fâcher si près de elle que je avais cru toucher le moment de la revoir je me étais barré la possibilité de me endormir sans le avoir revue et les battements de mon coeur de minute en minute devenaient plus douloureux parce que je augmentais mon agitation en me prêchant un calme qui était le acceptation de mon infortune Tout à coup mon anxiété tomba une félicité me envahit comme quand un médicament puissant commence à agir et nous enlève une douleur je venais de prendre la résolution de ne plus essayer de me endormir sans avoir revu maman de le embrasser coûte que coûte bien que ce fût avec la certitude de être ensuite fâché pour longtemps avec elle quand elle remonterait se coucher Le calme qui résultait de mes angoisses finies me mettait dans une allégresse extraordinaire non moins que le attente la soif et la peur du danger Je ouvris la fenêtre sans bruit et me assis au pied de mon lit je ne faisais presque aucun mouvement afin que on ne me entendît pas de en bas Dehors les choses semblaient elles aussi figées en une muette attention à ne pas troubler le clair de lune qui doublant et reculant chaque chose par le extension devant elle de son reflet plus dense et concret que elle même avait à la fois aminci et agrandi le paysage comme un plan replié jusque là que on développe Ce qui avait besoin de bouger quelque feuillage de marronnier bougeait Mais son frissonnement minutieux total exécuté jusque dans ses moindres nuances et ses dernières délicatesses ne bavait pas sur le reste ne se fondait pas avec lui restait circonscrit Exposés sur ce silence qui ne en absorbait rien les bruits les plus éloignés ceux qui devaient venir de jardins situés à le autre bout de la ville se percevaient détaillés avec un tel fini que ils semblaient ne devoir cet effet de lointain que à leur pianissimo comme ces motifs en sourdine si bien exécutés par le orchestre du Conservatoire que quoique on ne en perde pas une note on croit les entendre cependant loin de la salle du concert et que tous les vieux abonnés les soeurs de ma grande mère aussi quand Swann leur avait donné ses places tendaient le oreille comme se ils avaient écouté les progrès lointains de une armée en marche qui ne aurait pas encore tourné la rue de Trévise Je savais que le cas dans lequel je me mettais était de tous celui qui pouvait avoir pour moi de la part de mes parents les conséquences les plus graves bien plus graves en vérité que un étranger ne aurait pu le supposer de celles que il aurait cru que pouvaient produire seules des fautes vraiment honteuses Mais dans le éducation que on me donnait Ie ordre des fautes ne était pas le même que dans le éducation des autres enfants et on me avait habitué à placer avant toutes les autres parce que sans doute il ne y en avait pas contre lesquelles je eusse besoin de être plus soigneusement gardé celles dont je comprends maintenant que leur caractère commun est que on y tombe en cédant à une impulsion nerveuse Mais alors on ne prononçait pas ce mot on ne déclarait pas cette origine qui aurait pu me faire croire que je étais excusable de y succomber ou même peut être incapable de y résister Mais je les reconnaissais bien à le angoisse qui les précédait comme à la rigueur du châtiment qui les suivait et je savais que celle que je venais de commettre était de la même famille que de autres pour lesquelles je avais été sévèrement puni quoique infiniment plus grave Quand je irais me mettre sur le chemin de ma mère au moment où elle monterait se coucher et que elle verrait que je étais resté levé pour lui redire bonsoir dans le couloir on ne me laisserait plus rester à la maison on me mettrait au collège le lendemain ce était certain Eh bien dussé je me jeter par la fenêtre cinq minutes après je aimais encore mieux cela Ce que je voulais maintenant ce était maman ce était lui dire bonsoir je étais allé trop loin dans la voie qui menait à la réalisation de ce désir pour pouvoir rebrousser chemin Je entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann et quand le grelot de la porte me eut averti que il venait de partir je allai à la fenêtre Maman demandait à mon père se il avait trouvé la langouste bonne et si M Swann avait repris de la glace au café et à la pistache Je le ai trouvée bien quelconque dit ma mère je crois que la prochaine fois il faudra essayer de un autre parfum Je ne peux pas dire comme je trouve que Swann change dit ma grande tante il est de un vieux Ma grande tante avait tellement le habitude de voir toujours en Swann un même adolescent que elle se étonnait de le trouver tout à coup moins jeune que le âge que elle continuait à lui donner Et mes parents du reste commençaient à lui trouver cette vieillesse anormale excessive honteuse et méritée des célibataires de tous ceux pour qui il semble que le grand jour qui ne a pas de lendemain soit plus long que pour les autres parce que pour eux il est vide et que les moments se y additionnent depuis le matin sans se diviser ensuite entre des enfants Je crois que il a beaucoup de soucis avec sa coquine de femme qui vit au su de tout Combray avec un certain monsieur de Charlus Ce est la fable de la ville Ma mère fit remarquer que il avait pourtant le air bien moins triste depuis quelque temps Il fait aussi moins souvent ce geste que il a tout à fait comme son père de se essuyer les yeux et de se passer la main sur le front Moi je crois que au fond il ne aime plus cette femme Mais naturellement il ne le aime plus répondit mon grand père Je ai reçu de lui il y a déjà longtemps une lettre à ce sujet à laquelle je me suis empressé de ne pas me conformer et qui ne laisse aucun doute sur ses sentiments au moins de amour pour sa femme Hé bien vous voyez vous ne le avez pas remercié pour le Asti ajouta mon grand père en se tournant vers ses deux belles soeurs Comment nous ne le avons pas remercié je crois entre nous que je lui ai même tourné cela assez délicatement répondit ma tante Flora Oui tu as très bien arrangé cela je te ai admirée dit ma tante Céline Mais toi tu as été très bien aussi Oui je étais assez fière de ma phrase sur les voisins aimables Comment ce est cela que vous appelez remercier se écria mon grand père Je ai bien entendu cela mais du diable si je ai cru que ce était pour Swann Vous pouvez être sûres que il ne a rien compris Mais voyons Swann ne est pas bête je suis certaine que il a apprécié Je ne pouvais cependant pas lui dire le nombre de bouteilles et le prix du vin Mon père et ma mère restèrent seuls et se assirent un instant puis mon père dit Hé bien si tu veux nous allons monter nous coucher Si tu veux mon ami bien que je ne aie pas le ombre de sommeil ce ne est pas cette glace au café si anodine qui a pu pourtant me tenir si éveillée mais je aperçois de la lumière dans le office et puisque la pauvre Françoise me a attendue je vais lui demander de dégrafer mon corsage pendant que tu vas te déshabiller Et ma mère ouvrit la porte treillagée du vestibule qui donnait sur le escalier Bientôt je le entendis qui montait fermer sa fenêtre Je allai sans bruit dans le couloir mon coeur battait si fort que je avais de la peine à avancer mais du moins il ne battait plus de anxiété mais de épouvante et de joie Je vis dans la cage de le escalier la lumière projetée par la bougie de maman Puis je la vis elle même je me élançai A la première seconde elle me regarda avec étonnement ne comprenant pas ce qui était arrivé Puis sa figure prit une expression de colère elle ne me disait même pas un mot et en effet pour bien moins que cela on ne me adressait plus la parole pendant plusieurs jours Si maman me avait dit un mot çe aurait été admettre que on pouvait me reparler et de ailleurs cela peut être me eût paru plus terrible encore comme un signe que devant la gravité du châtiment qui allait se préparer le silence la brouille eussent été puérils Une parole ce eût été le calme avec lequel on répond à un domestique quand on vient de décider de le renvoyer le baiser que on donne à un fils que on envoie se engager alors que on le lui aurait refusé si on devait se contenter de être fâché deux jours avec lui Mais elle entendit mon père qui montait du cabinet de toilette où il était allé se déshabiller et pour éviter la scène que il me ferait elle me dit de une voix entrecoupée par la colère Sauve toi sauve toi que au moins ton père ne te ait vu ainsi attendant comme un fou Mais je lui répétais Viens me dire bonsoir terrifié en voyant que le reflet de la bougie de mon père se élevait déjà sur le mur mais aussi usant de son approche comme de un moyen de chantage et espérant que maman pour éviter que mon père me trouvât encore là si elle continuait à refuser allait me dire Rentre dans ta chambre je vais venir Il était trop tard mon père était devant nous Sans le vouloir je murmurai ces mots que personne ne entendit Je suis perdu Il ne en fut pas ainsi Mon père me refusait constamment des permissions qui me avaient été consenties dans les pactes plus larges octroyés par ma mère et ma grande mère parce que il ne se souciait pas des a principes et que il ne y avait pas avec lui de Droit des gens Pour une raison toute contingente ou même sans raison il me supprimait au dernier moment telle promenade si habituelle si consacrée que on ne pouvait me en priver sans parjure ou bien comme il avait encore fait ce soir longtemps avant le heure rituelle il me disait Allons monte te coucher pas de explication Mais aussi parce que il ne avait pas de principes dans le sens de ma grande mère il ne avait pas à proprement parler de intransigeance Il me regarda un instant de un air étonné et fâché puis dès que maman lui eut expliqué en quelques mots embarrassés ce qui était arrivé il lui dit Mais va donc avec lui puisque tu disais justement que tu ne as pas envie de dormir reste un peu dans sa chambre moi je ne ai besoin de rien Mais mon ami répondit timidement ma mère que je aie envie ou non de dormir ne change rien à la chose on ne peut pas habituer cet enfant Mais il ne se agit pas de habituer dit mon père en haussant les épaules tu vois bien que ce petit a du chagrin il a le air désolé cet enfant voyons nous ne sommes pas des bourreaux Quand tu le auras rendu malade tu seras bien avancée Puisque il y a deux lits dans sa chambre dis donc à Françoise de te préparer le grand lit et couche pour cette nuit auprès de lui Allons bonsoir moi qui ne suis pas si nerveux que vous je vais me coucher On ne pouvait pas remercier mon père on le eût agacé par ce que il appelait des sensibleries Je restai sans oser faire un mouvement il était encore devant nous grand dans sa robe de nuit blanche sous le cachemire de le Inde violet et rose que il nouait autour de sa tête depuis que il avait des névralgies avec le geste de Abraham dans la gravure de après Benozzo Gozzoli que me avait donnée M Swann disant à Sarah que elle a à se départir du côté de Isaac Il y a bien des années de cela La muraille de le escalier où je vis monter le reflet de sa bougie ne existe plus depuis longtemps En moi aussi bien des choses ont été détruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles se sont édifiées donnant naissance à des peines et à des joies nouvelles que je ne aurais pu prévoir alors de même que les anciennes me sont devenues difficiles à comprendre Il y a bien longtemps aussi que mon père a cessé de pouvoir dire à maman Va avec le petit La possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi Mais depuis peu de temps je recommence à très bien percevoir si je prête le oreille les sanglots que je eus la force de contenir devant mon père et qui ne éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman En réalité ils ne ont jamais cessé et ce est seulement parce que la vie se tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour que on les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir Maman passa cette nuit là dans ma chambre au moment où je venais de commettre une faute telle que je me attendais à être obligé de quitter la maison mes parents me accordaient plus que je ne eusse jamais obtenu de eux comme récompense de une belle action Même à le heure où elle se manifestait par cette grâce la conduite de mon père à mon égard gardait ce quelque chose de arbitraire et de immérité qui la caractérisait et qui tenait à ce que généralement elle résultait plutôt de convenances fortuites que de un plan prémédité Peut être même que ce que je appelais sa sévérité quand il me envoyait me coucher méritait moins ce nom que celle de ma mère ou ma grande mère car sa nature plus différente en certains points de la mienne que ne était la leur ne avait probablement pas deviné jusque ici combien je étais malheureux tous les soirs ce que ma mère et ma grande mère savaient bien mais elles me aimaient assez pour ne pas consentir à me épargner de la souffrance elles voulaient me apprendre à la dominer afin de diminuer ma sensibilité nerveuse et fortifier ma volonté Pour mon père dont le affection pour moi était de une autre sorte je ne sais pas se il aurait eu ce courage pour une fois où il venait de comprendre que je avais du chagrin il avait dit à ma mère Va donc le consoler Maman resta cette nuit là dans ma chambre et comme pour ne gâter de aucun remords ces heures si différentes de ce que je avais eu le droit de espérer quand Françoise comprenant que il se passait quelque chose de extraordinaire en voyant maman assise près de moi qui me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder lui demanda Mais Madame que a donc Monsieur à pleurer ainsi maman lui répondit Mais il ne sait pas lui même Françoise il est énervé préparez moi vite le grand lit et montez vous coucher Ainsi pour la première fois ma tristesse ne était plus considérée comme une faute punissable mais comme un mal involontaire que on venait de reconnaître officiellement comme un état nerveux dont je ne étais pas responsable je avais le soulagement de ne avoir plus à mêler de scrupules à le amertume de mes larmes je pouvais pleurer sans péché Je ne étais pas non plus médiocrement fier vis à vis de Françoise de ce retour des choses humaines qui une heure après que maman avait refusé de monter dans ma chambre et me avait fait dédaigneusement répondre que je devrais dormir me élevait à la dignité de grande personne et me avait fait atteindre tout de un coup à une sorte de puberté du chagrin de émancipation des larmes Je aurais dû être heureux je ne le étais pas Il me semblait que ma mère venait de me faire une première concession qui devait lui être douloureuse que ce était une première abdication de sa part devant le idéal que elle avait conçu pour moi et que pour la première fois elle si courageuse se avouait vaincue Il me semblait que si je venais de remporter une victoire ce était contre elle que je avais réussi comme auraient pu faire la maladie des chagrins ou le âge à détendre sa volonté à faire fléchir sa raison et que cette soirée commençait une ère resterait comme une triste date Si je avais osé maintenant je aurais dit à maman Non je ne veux pas ne couche pas ici Mais je connaissais la sagesse pratique réaliste comme on dirait aujourde hui qui tempérait en elle la nature ardemment idéaliste de ma grande mère et je savais que maintenant que le mal était fait elle aimerait mieux me en laisser du moins goûter le plaisir calmant et ne pas déranger mon père Certes le beau visage de ma mère brillait encore de jeunesse ce soir là où elle me tenait si doucement les mains et cherchait à arrêter mes larmes mais justement il me semblait que cela ne aurait pas dû être sa colère eût été moins triste pour moi que cette douceur nouvelle que ne avait pas connue mon enfance il me semblait que je venais de une main impie et secrète de tracer dans son âme une première ride et de y faire apparaître un premier cheveu blanc Cette pensée redoubla mes sanglots et alors je vis maman qui jamais ne se laissait aller à aucun attendrissement avec moi être tout de un coup gagnée par le mien et essayer de retenir une envie de pleurer Comme elle sentit que je me en étais aperçu elle me dit en riant Voilà mon petit jaunet mon petit serin qui va rendre sa maman aussi bêtasse que lui pour peu que cela continue Voyons puisque tu ne as pas sommeil ni ta maman non plus ne restons pas à nous énerver faisons quelque chose prenons un de tes livres Mais je ne en avais pas là Est ce que tu aurais moins de plaisir si je sortais déjà les livres que ta grande mère doit te donner pour ta fête Pense bien tu ne seras pas déçu de ne rien avoir après demain Je étais au contraire enchanté et maman alla chercher un paquet de livres dont je ne pus deviner à travers le papier qui les enveloppait que la taille courte et large mais qui sous ce premier aspect pourtant sommaire et voilé éclipsaient déjà la boîte à couleurs du Jour de le An et les vers à soie de le an dernier Ce était la Mare au Diable François le Champi la Petite Fadette et les Maîtres Sonneurs Ma grande mère ai je su depuis avait de abord choisi les poésies de Musset un volume de Rousseau et Indiana car si elle jugeait les lectures futiles aussi malsaines que les bonbons et les pâtisseries elle ne pensait pas que les grands souffles du génie eussent sur le esprit même de un enfant une influence plus dangereuse et moins vivifiante que sur son corps le grand air et le vent du large Mais mon père le ayant presque traitée de folle en apprenant les livres que elle voulait me donner elle était retournée elle même à Jouy le Vicomte chez le libraire pour que je ne risquasse pas de ne pas avoir mon cadeau ce était un jour brûlant et elle était rentrée si souffrante que le médecin avait averti ma mère de ne pas la laisser se fatiguer ainsi et elle se était rabattue sur les quatre romans champêtres de George Sand Ma fille disait elle à maman je ne pourrais me décider à donner à cet enfant quelque chose de mal écrit En réalité elle ne se résignait jamais à rien acheter dont on ne pût tirer un profit intellectuel et surtout celui que nous procurent les belles choses en nous apprenant à chercher notre plaisir ailleurs que dans les satisfactions du bien être et de la vanité Même quand elle avait à faire à quelque un un cadeau dit utile quand elle avait à donner un fauteuil des couverts une canne elle les cherchait anciens comme si leur longue désuétude ayant effacé leur caractère de utilité ils paraissaient plutôt disposés pour nous raconter la vie des hommes de autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre Elle eût aimé que je eusse dans ma chambre des photographies des monuments ou des paysages les plus beaux Mais au moment de en faire le emplette et bien que la chose représentée eût une valeur esthétique elle trouvait que la vulgarité Ie utilité reprenaient trop vite leur place dans le mode mécanique de représentation la photographie Elle essayait de ruser et sinon de éliminer entièrement la banalité commerciale du moins de la réduire de y substituer pour la plus grande partie de le art encore de y introduire comme plusieurs épaisseurs de art au lieu de photographies de la Cathédrale de Chartres des Grandes Eaux de Saint Cloud du Vésuve elle se renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas représentés et préférait me donner des photographies de la Cathédrale de Chartres par Corot des Grandes Eaux de Saint Cloud par Hubert Robert du Vésuve par Turner ce qui faisait un degré de art de plus Mais si le photographe avait été écarté de la représentation du chef de oeuvre ou de la nature et remplacé par un grand artiste il reprenait ses droits pour reproduire cette interprétation même Arrivée à le échéance de la vulgarité ma grande mère tâchait de la reculer encore Elle demandait à Swann si le oeuvre ne avait pas été gravée préférant quand ce était possible des gravures anciennes et ayant encore un intérêt au delà de elles mêmes par exemple celles qui représentent un chef de oeuvre dans un état où nous ne pouvons plus le voir aujourde hui comme la gravure de la Cène de Léonard avant sa dégradation par Morghen Il faut dire que les résultats de cette manière de comprendre le art de faire un cadeau ne furent pas toujours très brillants Le idée que je pris de Venise de après un dessin du Titien qui est censé avoir pour fond la lagune était certainement beaucoup moins exacte que celle que me eussent donnée de simples photographies On ne pouvait plus faire le compte à la maison quand ma grande tante voulait dresser un réquisitoire contre ma grande mère des fauteuils offerts par elle à de jeunes fiancés ou à de vieux époux qui à la première tentative que on avait faite pour se en servir se étaient immédiatement effondrés sous le poids de un des destinataires Mais ma grande mère aurait cru mesquin de trop se occuper de la solidité de une boiserie où se distinguaient encore une fleurette un sourire quelquefois une belle imagination du passé Même ce qui dans ces meubles répondait à un besoin comme ce était de une façon à laquelle nous ne sommes plus habitués la charmait comme les vieilles manières de dire où nous voyons une métaphore effacée dans notre moderne langage par le usure de le habitude Or justement les romans champêtres de George Sand que elle me donnait pour ma fête étaient pleins ainsi que un mobilier ancien de expressions tombées en désuétude et redevenues imagées comme on ne en trouve plus que à la campagne Et ma grande mère les avait achetés de préférence à de autres comme elle eût loué plus volontiers une propriété où il y aurait eu un pigeonnier gothique ou quelque une de ces vieilles choses qui exercent sur le esprit une heureuse influence en lui donnant la nostalgie de impossibles voyages dans le temps Maman se assit à côté de mon lit elle avait pris François le Champi à qui sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible donnaient pour moi une personnalité distincte et un attrait mystérieux Je ne avais jamais lu encore de vrais romans Je avais entendu dire que George Sand était le type du romancier Cela me disposait déjà à imaginer dans François le Champi quelque chose de indéfinissable et de délicieux Les procédés de narration destinés à exciter la curiosité ou le attendrissement certaines façons de dire qui éveillent le inquiétude et la mélancolie et que un lecteur un peu instruit reconnaît pour communs à beaucoup de romans me paraissaient simplement à moi qui considérais un livre nouveau non comme une chose ayant beaucoup de semblables mais comme une personne unique ne ayant de raison de exister que en soi une émanation troublante de le essence particulière à François le Champi Sous ces événements si journaliers ces choses si communes ces mots si courants je sentais comme une intonation une accentuation étrange Le action se engagea elle me parut de autant plus obscure que dans ce temps là quand je lisais je rêvassais souvent pendant des pages entières à tout autre chose Et aux lacunes que cette distraction laissait dans le récit se ajoutait quand ce était maman qui me lisait à haute voix que elle passait toutes les scènes de amour Aussi tous les changements bizarres qui se produisent dans le attitude respective de la meunière et de le enfant et qui ne trouvent leur explication que dans les progrès de un amour naissant me paraissaient empreints de un profond mystère dont je me figurais volontiers que la source devait être dans ce nom inconnu et si doux de Champi qui mettait sur le enfant qui le portait sans que je susse pourquoi sa couleur vive empourprée et charmante Si ma mère était une lectrice infidèle ce était aussi pour les ouvrages où elle trouvait le accent de un sentiment vrai une lectrice admirable par le respect et la simplicité de le interprétation par la beauté et la douceur du son Même dans la vie quand ce étaient des êtres et non des oeuvres de art qui excitaient ainsi son attendrissement ou son admiration ce était touchant de voir avec quelle déférence elle écartait de sa voix de son geste de ses propos tel éclat de gaîté qui eût pu faire mal à cette mère qui avait autrefois perdu un enfant tel rappel de fête de anniversaire qui aurait pu faire penser ce vieillard à son grand âge tel propos de ménage qui aurait paru fastidieux à ce jeune savant De même quand elle lisait la prose de George Sand qui respire toujours cette bonté cette distinction morale que maman avait appris de ma grande mère à tenir pour supérieures à tout dans la vie et que je ne devais lui apprendre que bien plus tard à ne pas tenir également pour supérieures à tout dans les livres attentive à bannir de sa voix toute petitesse toute affectation qui eût pu empêcher le flot puissant de y être reçu elle fournissait toute la tendresse naturelle toute le ample douceur que elles réclamaient à ces phrases qui semblaient écrites pour sa voix et qui pour ainsi dire tenaient tout entières dans le registre de sa sensibilité Elle retrouvait pour les attaquer dans le ton que il faut le accent cordial qui leur préexiste et les dicta mais que les mots ne indiquent pas grâce à lui elle amortissait au passage toute crudité dans les temps des verbes donnait à le imparfait et au passé défini la douceur que il y a dans la bonté la mélancolie que il y a dans la tendresse dirigeait la phrase qui finissait vers celle qui allait commencer tantôt pressant tantôt ralentissant la marche des syllabes pour les faire entrer quoique leurs quantités fussent différentes dans un rythme uniforme elle insufflait à cette prose si commune une sorte de vie sentimentale et continue Mes remords étaient calmés je me laissais aller à la douceur de cette nuit où je avais ma mère auprès de moi Je savais que une telle nuit ne pourrait se renouveler que le plus grand désir que je eusse au monde garder ma mère dans ma chambre pendant ces tristes heures nocturnes était trop en opposition avec les nécessités de la vie et le voeu de tous pour que le accomplissement que on lui avait accordé ce soir pût être autre chose que factice et exceptionnel Demain mes angoisses reprendraient et maman ne resterait pas là Mais quand mes angoisses étaient calmées je ne les comprenais plus puis demain soir était encore lointain je me disais que je aurais le temps de aviser bien que ce temps là ne pût me apporter aucun pouvoir de plus puisque il se agissait de choses qui ne dépendaient pas de ma volonté et que seul me faisait paraître plus évitables le intervalle qui les séparait encore de moi Ce est ainsi que pendant longtemps quand réveillé la nuit je me ressouvenais de Combray je ne en revis jamais que cette sorte de pan lumineux découpé au milieu de indistinctes ténèbres pareil à ceux que le embrasement de un feu de Bengale ou quelque projection électrique éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties restent plongées dans la nuit à la base assez large le petit salon la salle à manger Ie amorce de le allée obscure par où arriverait M Swann le auteur inconscient de mes tristesses le vestibule où je me acheminais vers la première marche de le escalier si cruel à monter qui constituait à lui seul le tronc fort étroit de cette pyramide irrégulière et au faite ma chambre à coucher avec le petit couloir à porte vitrée pour le entrée de maman en un mot toujours vu à la même heure isolé de tout ce que il pouvait y avoir autour se détachant seul sur le obscurité le décor strictement nécessaire comme celui que on voit indiqué en tête des vieilles pièces pour les représentations en province au drame de mon déshabillage comme si Combray ne avait consisté que en deux étages reliés par un mince escalier et comme se il ne y avait jamais été que sept heures du soir A vrai dire je aurais pu répondre à qui me eût interrogé que Combray comprenait encore autre chose et existait à de autres heures Mais comme ce que je me en serais rappelé me eût été fourni seulement par la mémoire volontaire la mémoire de le intelligence et comme les renseignements que elle donne sur le passé ne conservent rien de lui je ne aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray Tout cela était en réalité mort pour moi Mort à jamais Ce était possible Il y a beaucoup de hasard en tout ceci et un second hasard celui de notre mort souvent ne nous permet pas de attendre longtemps les faveurs du premier Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur dans une bête un végétal une chose inanimée perdues en effet pour nous jusque au jour qui pour beaucoup ne vient jamais où nous nous trouvons passer près de le arbre entrer en possession de le objet qui est leur prison Alors elles tressaillent nous appellent et sitôt que nous les avons reconnues le enchantement est brisé Délivrées par nous elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous Il en est ainsi de notre passé Ce est peine perdue que nous cherchions à le évoquer tous les efforts de notre intelligence sont inutiles Il est caché hors de son domaine et de sa portée en quelque objet matériel en la sensation que nous donnerait cet objet matériel que nous ne soupçonnons pas Cet objet il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir ou que nous ne le rencontrions pas Il y avait déjà bien des années que de Combray tout ce qui ne était pas le théâtre et le drame de mon coucher ne existait plus pour moi quand un jour de hiver comme je rentrais à la maison ma mère voyant que je avais froid me proposa de me faire prendre contre mon habitude un peu de thé Je refusai de abord et je ne sais pourquoi me ravisai Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée de une coquille de Saint Jacques Et bientôt machinalement accablé par la morne journée et la perspective de un triste lendemain je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où je avais laissé se amollir un morceau de madeleine Mais à le instant même où la gorgée mêlée de miettes de gâteau toucha mon palais je tressaillis attentif à ce qui se passait de extraordinaire en moi Un plaisir délicieux me avait envahi isolé sans la notion de sa cause Il me avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes ses désastres inoffensifs sa brièveté illusoire de la même façon que opère le amour en me remplissant de une essence précieuse ou plutôt cette essence ne était pas en moi elle était moi Je avais cessé de me sentir médiocre contingent mortel De où avait pu me venir cette puissante joie Je sentais que elle était liée au goût du thé et du gâteau mais que elle le dépassait infiniment ne devait pas être de même nature De où venait elle Que signifiait elle Où le appréhender Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première une troisième qui me apporte un peu moins que la seconde Il est temps que je me arrête la vertu du breuvage semble diminuer Il est clair que la vérité que je cherche ne est pas en lui mais en moi Il le y a éveillée mais ne la connaît pas et ne peut que répéter indéfiniment avec de moins en moins de force ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact à ma disposition tout à le heure pour un éclaircissement décisif Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit Ce est à lui de trouver la vérité Mais comment Grave incertitude toutes les fois que le esprit se sent dépassé par lui même quand lui le chercheur est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien Chercher pas seulement créer Il est en face de quelque chose qui ne est pas encore et que seul il peut réaliser puis faire entrer dans sa lumière Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu qui ne apportait aucune preuve logique mais le évidence de sa félicité de sa réalité devant laquelle les autres se évanouissaient Je veux essayer de le faire réapparaître Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé Je retrouve le même état sans une clarté nouvelle Je demande à mon esprit un effort de plus de ramener encore une fois la sensation qui se enfuit Et pour que rien ne brise le élan dont il va tâcher de la ressaisir je écarte tout obstacle toute idée étrangère je abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais à penser à autre chose à se refaire avant une tentative suprême Puis une deuxième fois je fais le vide devant lui je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace voudrait se élever quelque chose que on aurait désancré à une grande profondeur je ne sais ce que ce est mais cela monte lentement je éprouve la résistance et je entends la rumeur des distances traversées Certes ce qui palpite ainsi au fond de moi ce doit être le image le souvenir visuel qui lié à cette saveur tente de la suivre jusque à moi Mais il se débat trop loin trop confusément à peine si je perçois le reflet neutre où se confond le insaisissable tourbillon des couleurs remuées mais je ne peux distinguer la forme lui demander comme au seul interprète possible dé me traduire le témoignage de sa contemporaine de son inséparable compagne la saveur lui demander de me apprendre de quelle circonstance particulière de quelle époque du passé il se agit Arrivera t il jusque à la surface de ma claire conscience ce souvenir Ie instant ancien que le attraction de un instant identique est venue de si loin solliciter émouvoir soulever tout au fond de moi Je ne sais Maintenant je ne sens plus rien il est arrêté redescendu peut être qui sait se il remontera jamais de sa nuit Dix fois il me faut recommencer me pencher vers lui Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile de toute oeuvre importante me a conseillé de laisser cela de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis de aujourde hui à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine Et tout de un coup le souvenir me est apparu Ce goût ce était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray parce que ce jour là je ne sortais pas avant le heure de la messe quand je allais lui dire bonjour dans sa chambre ma tante Léonie me offrait après le avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul La vue de la petite madeleine ne me avait rien rappelé avant que je ne y eusse goûté peut être parce que en ayant souvent aperçu depuis sans en manger sur les tablettes des pâtissiers leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à de autres plus récents peut être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire rien ne survivait tout se était désagrégé les formes et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot se étaient abolies ou ensommeillées avaient perdu la force de expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience Mais quand de un passé ancien rien ne subsiste après la mort des êtres après la destruction des choses seules plus frêles mais plus vivaces plus immatérielles plus persistantes plus fidèles le odeur et la saveur restent encore longtemps comme des âmes à se rappeler à attendre à espérer sur la ruine de tout le reste à porter sans fléchir sur leur gouttelette presque impalpable le édifice immense du souvenir Et dès que je eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux aussitôt la vieille maison grise sur la rue où était sa chambre vint comme un décor de théâtre se appliquer au petit pavillon donnant sur le jardin que on avait construit pour mes parents sur ses derrières ce pan tronqué que seul je avais revu jusque là et avec la maison la ville depuis le matin jusque au soir et par tous les temps la Place où on me envoyait avant déjeuner les rues où je allais faire des courses les chemins que on prenait si le temps était beau Et comme dans ce jeu où les Japonais se amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli de eau de petits morceaux de papier jusque là indistincts qui à peine y sont ils plongés se étirent se contournent se colorent se différencient deviennent des fleurs des maisons des personnages consistants et reconnaissables de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M Swann et les nymphéas de la Vivonne et les bonnes gens du village et leurs petits logis et le église et tout Combray et ses environs tout cela qui prend forme et solidité est sorti ville et jardins de ma tasse de thé Chapitre 2 Combray de loin à dix lieues à la ronde vu du chemin de fer quand nous y arrivions la dernière semaine avant Pâques ce ne était que une église résumant la ville la représentant parlant de elle et pour elle aux lointains et quand on approchait tenant serrés autour de sa haute mante sombre en plein champ contre le vent comme une pastoure ses brebis les dos laineux et gris des maisons rassemblées que un reste de remparts du moyen âge cernait çà et là de un trait aussi parfaitement circulaire que une petite ville dans un tableau de primitif A le habiter Combray était un peu triste comme ses rues dont les maisons construites en pierres noirâtres du pays précédées de degrés extérieurs coiffées de pignons qui rabattaient le ombre devant elles étaient assez obscures pour que il fallût dès que le jour commençait à tomber relever les rideaux dans les salles des rues aux graves noms de saints desquels plusieurs se rattachaient à le histoire des premiers seigneurs de Combray rue Saint Hilaire rue Saint Jacques où était la maison de ma tante rue Sainte Hildegarde où donnait la grille et rue du Saint Esprit sur laquelle se ouvrait la petite porte latérale de son jardin et ces rues de Combray existent dans une partie de ma mémoire si reculée peinte de couleurs si différentes de celles qui maintenant revêtent pour moi le monde que en vérité elles me paraissent toutes et le église qui le dominait sur la Place plus irréelles encore que les projections de la lanterne magique et que à certains moments il me semble que pouvoir encore traverser la rue Saint Hilaire pouvoir louer une chambre rue de le Oiseau à la vieille hôtellerie de le Oiseau flesché des soupiraux de laquelle montait une odeur de cuisine qui se élève encore par moments en moi aussi intermittente et aussi chaude serait une entrée en contact avec le Au delà plus merveilleusement surnaturelle que de faire la connaissance de Golo et de causer avec Geneviève de Brabant La cousine de mon grand père ma grande tante chez qui nous habitions était la mère de cette tante Léonie qui depuis la mort de son mari mon oncle Octave ne avait plus voulu quitter de abord Combray puis à Combray sa maison puis sa chambre puis son lit et ne descendait plus toujours couchée dans un état incertain de chagrin de débilité physique de maladie de idée fixe et de dévotion Son appartement particulier donnait sur la rue Saint Jacques qui aboutissait beaucoup plus loin au Grand Pré par opposition au Petit Pré verdoyant au milieu de la ville entre trois rues et qui unie grisâtre avec les trois hautes marches de grès presque devant chaque porte semblait comme un défilé pratiqué par un tailleur de images gothiques à même la pierre où il eût sculpté une crèche ou un calvaire Ma tante ne habitait plus effectivement que deux chambres contiguës restant le après midi dans le une pendant que on aérait le autre Ce étaient de ces chambres de province qui de même que en certains pays des parties entières de le air ou de la mer sont illuminées ou parfumées par des myriades de protozoaires que nous ne voyons pas nous enchantent des mille odeurs que y dégagent les vertus la sagesse les habitudes toute une vie secrète invisible surabondante et morale que le atmosphère y tient en suspens odeurs naturelles encore certes et couleur du temps comme celles de la campagne voisine mais déjà casanières humaines et renfermées gelée exquise industrieuse et limpide de tous les fruits de le année qui ont quitté le verger pour le armoire saisonnières mais mobilières et domestiques corrigeant le piquant de la gelée blanche par la douceur du pain chaud oisives et ponctuelles comme une horloge de village flâneuses et rangées insoucieuses et prévoyantes lingères matinales dévotes heureuses de une paix qui ne apporte que un surcroît de anxiété et de un prosaïsme qui sert de grand réservoir de poésie à celui qui les traverse sans y avoir vécu Le air y était saturé de la fine fleur de un silence si nourricier si succulent que je ne me y avançais que avec une sorte de gourmandise surtout par ces premiers matins encore froids de la semaine de Pâques où je le goûtais mieux parce que je venais seulement de arriver à Combray avant que je entrasse souhaiter le bonjour à ma tante on me faisait attendre un instant dans la première pièce où le soleil de hiver encore était venu se mettre au chaud devant le feu déjà allumé entre les deux briques et qui badigeonnait toute la chambre de une odeur de suie en faisait comme un de ces grands devants de four de campagne ou de ces manteaux de cheminée de châteaux sous lesquels on souhaite que se déclarent dehors la pluie la neige même quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort de la réclusion la poésie de le hivernage je faisais quelques pas du prie Dieu aux fauteuils en velours frappé toujours revêtus de un appui tête au crochet et le feu cuisant comme une pâte les appétissantes odeurs dont le air de la chambre était tout grumeleux et que avait déjà fait travailler et lever la fraîcheur humide et ensoleillée du matin il les feuilletait les dorait les godait les boursouflait en faisant un invisible et palpable gâteau provincial un immense chausson où à peine goûtés les arômes plus croustillants plus fins plus réputés mais plus secs aussi du placard de la commode du papier à ramages je revenais toujours avec une convoitise inavouée me engluer dans le odeur médiane poisseuse fade indigeste et fruitée du couvre lit à fleurs Dans la chambre voisine je entendais ma tante qui causait toute seule à mi voix Elle ne parlait jamais que assez bas parce que elle croyait avoir dans la tête quelque chose de cassé et de flottant que elle eût déplacé en parlant trop fort mais elle ne restait jamais longtemps même seule sans dire quelque chose parce que elle croyait que ce était salutaire pour sa gorge et que en empêchant le sang de se y arrêter cela rendrait moins fréquents les étouffements et les angoisses dont elle souffrait puis dans le inertie absolue où elle vivait elle prêtait à ses moindres sensations une importance extraordinaire elle les douait de une motilité qui lui rendait difficile de les garder pour elle et à défaut de confident à qui les communiquer elle se les annonçait à elle même en un perpétuel monologue qui était sa seule forme de activité Malheureusement ayant pris le habitude de penser tout haut elle ne faisait pas toujours attention à ce que il ne y eût personne dans la chambre voisine et je le entendais souvent se dire à elle même Il faut que je me rappelle bien que je ne ai pas dormi car ne jamais dormir était sa grande prétention dont notre langage à tous gardait le respect et la trace le matin Françoise ne venait pas a le éveiller mais entrait chez elle quand ma tante voulait faire un somme dans la journée on disait que elle voulait réfléchir ou reposer et quand il lui arrivait de se oublier en causant jusque à dire ce qui me a réveillée ou je ai rêvé que elle rougissait et se reprenait au plus vite Au bout de un moment je entrais le embrasser Françoise faisait infuser son thé ou si ma tante se sentait agitée elle demandait à la place sa tisane et ce était moi qui étais chargé de faire tomber du sac de pharmacie dans une assiette la quantité de tilleul que il fallait mettre ensuite dans le eau bouillante Le dessèchement des tiges les avait incurvées en un capricieux treillage dans les entrelacs duquel se ouvraient les fleurs pâles comme si un peintre les eût arrangées les eût fait poser de la façon la plus ornementale Les feuilles ayant perdu ou changé leur aspect avaient le air des choses les plus disparates de une aile transparente de mouche de le envers blanc de une étiquette de un pétale de rose mais qui eussent été empilées concassées ou tressées comme dans la confection de un nid Mille petits détails inutiles charmante prodigalité du pharmacien que on eût supprimés dans une préparation factice me donnaient comme un livre où on se émerveille de rencontrer le nom de une personne de connaissance le plaisir de comprendre que ce était bien des tiges de vrais tilleuls comme ceux que je voyais avenue de la Gare modifiées justement parce que ce étaient non des doubles mais elles mêmes et que elles avaient vieilli Et chaque caractère nouveau ne y étant que la métamorphose de un caractère ancien dans de petites boules grises je reconnaissais les boutons verts qui ne sont pas venus à terme mais surtout le éclat rose lunaire et doux qui faisait se détacher les fleurs dans la forêt fragile des tiges où elles étaient suspendues comme de petites roses de or signe comme la lueur qui révèle encore sur une muraille la place de une fresque effacée de la différence entre les parties de le arbre qui avaient été en couleur et celles qui ne le avaient pas été me mon trait que ces pétales étaient bien ceux qui avant de fleurir le sac de pharmacie avaient embaumé les soirs de printemps Cette flamme rose de cierge ce était leur couleur encore mais à demi éteinte et assoupie dans cette vie diminuée que était la leur maintenant et qui est comme le crépuscule des fleurs Bientôt ma tante pouvait tremper dans le infusion bouillante dont elle savourait le goût de feuille morte ou de fleur fanée une petite madeleine dont elle me tendait un morceau quand il était suffisamment amolli De un côté de son lit était une grande commode jaune en bois de citronnier et une table qui tenait à la fois de le officine et du maître autel où au dessous de une statuette de la Vierge et de une bouteille de Vichy Célestins on trouvait des livres de messe et des ordonnances de médicaments tout ce que il fallait pour suivre de son lit les offices et son régime pour ne manquer le heure ni de la pepsine ni des vêpres De le autre côté son lit longeait la fenêtre elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soir pour se désennuyer à la façon des princes persans la chronique quotidienne mais immémoriale de Combray que elle commentait ensuite avec Françoise Je ne étais pas avec ma tante depuis cinq minutes que elle me renvoyait par peur que je la fatigue Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel à cette heure matinale elle ne avait pas encore arrangé ses faux cheveux et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes de une couronne de épines ou les grains de un rosaire et elle me disait Allons mon pauvre enfant va te en va te préparer pour la messe et si en bas tu rencontres Françoise dis lui de ne pas se amuser trop longtemps avec vous que elle monte bientôt voir si je ne ai besoin de rien Françoise en effet qui était depuis des années à son service et ne se doutait pas alors que elle entrerait un jour tout à fait au nôtre délaissait un peu ma tante pendant les mois où nous étions là Il y avait eu dans mon enfance avant que nous allions à Combray quand ma tante Léonie passait encore le hiver à Paris chez sa mère un temps où je connaissais si peu Françoise que le Ier janvier avant de entrer chez ma grande tante ma mère me mettait dans la main une pièce de cinq francs et me disait Surtout ne te trompe pas de personne Attends pour donner que tu me entendes dire Bonjour Françoise en même temps je te toucherai légèrement le bras A peine arrivions nous dans le obscure antichambre de ma tante que nous apercevions dans le ombre sous les tuyaux de un bonnet éblouissant raide et fragile comme se il avait été de sucre filé les remous concentriques de un sourire de reconnaissance anticipé Ce était Françoise immobile et debout dans le encadrement de la petite porte du corridor comme une statue de sainte dans sa niche Quand on était un peu habitué à ces ténèbres de chapelle on distinguait sur son visage le amour désintéressé de le humanité le respect attendri pour les hautes classes que exaltait dans les meilleures régions de son coeur le espoir des étrennes Maman me pinçait le bras avec violence et disait de une voix forte Bonjour Françoise A ce signal mes doigts se ouvraient et je lâchais la pièce qui trouvait pour la recevoir une main confuse mais tendue Mais depuis que nous allions à Combray je ne connaissais personne mieux que Françoise nous étions ses préférés elle avait pour nous au moins pendant les premières années avec autant de considération que pour ma tante un goût plus vif parce que nous ajoutions au prestige de faire partie de la famille elle avait pour les liens invisibles que noue entre les membres de une famille la circulation de un même sang autant de respect que un tragique grec le charme de ne être pas ses maîtres habituels Aussi avec quelle joie elle nous recevait nous plaignant de ne avoir pas encore plus beau temps le jour de notre arrivée la veille de Pâques où souvent il faisait un vent glacial quand maman lui demandait des nouvelles de sa fille et de ses neveux si son petit fils était gentil ce que on comptait faire de lui se il ressemblait à sa grande mère Et quand il ne y avait plus de monde là maman qui savait que Françoise pleurait encore ses parents morts depuis des années lui parlait de eux avec douceur lui demandait mille détails sur ce que avait été leur vie Elle avait deviné que Françoise ne aimait pas son gendre et que il lui gâtait le plaisir que elle avait à être avec sa fille avec qui elle ne causait pas aussi librement quand il était là Aussi quand Françoise allait les voir à quelques lieues de Combray maman lui disait en souriant Ne est ce pas Françoise si Julien a été obligé de se absenter et si vous avez Marguerite à vous toute seule pour toute la journée vous serez désolée mais vous vous ferez une raison Et Françoise disait en riant Madame sait tout madame est pire que les rayons X elle disait x avec une difficulté affectée et un sourire pour se railler elle même ignorante de employer ce terme savant que on a fait venir pour Mme Octave et qui voient ce que vous avez dans le coeur et disparaissait confuse que on se occupât de elle peut être pour que on ne la vît pas pleurer maman était la première personne qui lui donnât cette douce émotion de sentir que sa vie ses bonheurs ses chagrins de paysanne pouvaient présenter de le intérêt être un motif de joie ou de tristesse pour une autre que elle même Ma tante se résignait à se priver un peu de elle pendant notre séjour sachant combien ma mère appréciait le service de cette bonne si intelligente et active qui était aussi belle dès cinq heures du matin dans sa cuisine sous son bonnet dont le tuyautage éclatant et fixe avait le air de être en biscuit que pour aller à la grande messe qui faisait tout bien travaillant comme un cheval que elle fût bien portante ou non mais sans bruit sans avoir le air de rien faire la seule des bonnes de ma tante qui quand maman demandait de le eau chaude ou du café noir les apportait vraiment bouillants elle était un de ces serviteurs qui dans une maison sont à la fois ceux qui déplaisent le plus au premier abord à un étranger peut être parce que ils ne prennent pas la peine de faire sa conquête et ne ont pas pour lui de prévenance sachant très bien que ils ne ont aucun besoin de lui que on cesserait de le recevoir plutôt que de les renvoyer et qui sont en revanche ceux à qui tiennent le plus les maîtres qui ont éprouvé leurs capacités réelles et ne se soucient pas de cet agrément superficiel de ce bavardage servile qui fait favorablement impression à un visiteur mais qui recouvre souvent une inéducable nullité Quand Françoise après avoir veillé à ce que mes parents eussent tout ce que il leur fallait remontait une première fois chez ma tante pour lui donner sa pepsine et lui demander ce que elle prendrait pour déjeuner il était bien rare que il ne lui fallût pas donner déjà son avis ou fournir des explications sur quelque événement de importance Françoise imaginez vous que Mme Goupil est passée plus de un quart de heure en retard pour aller chercher sa soeur pour peu que elle se attarde sur son chemin cela ne me surprendrait point que elle arrive après le élévation Hé il ne y aurait rien de étonnant répondait Françoise Françoise vous seriez venue cinq minutes plus tôt vous auriez vu passer Mme Imbert qui tenait des asperges deux fois grosses comme celles de la mère Callot tâchez donc de savoir par sa bonne où elle les a eues Vous qui cette année nous mettez des asperges à toutes les sauces vous auriez pu en prendre de pareilles pour nos voyageurs Il ne y aurait rien de étonnant que elles viennent de chez M Ie Curé disait Françoise Ah je vous crois bien ma pauvre Françoise répondait ma tante en haussant les épaules chez M Ie Curé Vous savez bien que il ne fait pousser que de méchantes petites asperges de rien Je vous dis que celles là étaient grosses comme le bras Pas comme le vôtre bien sûr mais comme mon pauvre bras qui a encore tant maigri cette armée Françoise vous ne avez pas entendu ce carillon qui me a cassé la tête Non madame Octave Ah ma pauvre fille il faut que vous le ayez solide votre tête vous pouvez remercier le Bon Dieu Ce était la Maguelone qui était venue chercher le docteur Piperaud Il est ressorti tout de suite avec elle et ils ont tourné par la rue de le Oiseau Il faut que il y ait quelque enfant de malade Eh là mon Dieu soupirait Françoise que ni pouvait pas entendre parler de un malheur arrivé à un inconnu même dans une partie du monde éloignée sans commencer à gémir Françoise mais pour qui donc a t on sonné la cloche des morts Ah mon Dieu ce sera pour Mme Rousseau Voilà t il pas que je avais oublié que elle a passé le autre nuit Ah il est temps que le Bon Dieu me rappelle je ne sais plus ce que je ai fait de ma tête depuis la mort de mon pauvre Octave Mais je vous fais perdre votre temps ma fille Mais non madame Octave mon temps ne est pas si cher celui qui le a fait ne nous le a pas vendu Je vas seulement voir si mon feu ne se éteint pas Ainsi Françoise et ma tante appréciaient elles ensemble au cours de cette séance matinale les premiers événements du jour Mais quelquefois ces événements revêtaient un caractère si mystérieux et si grave que ma tante sentait que elle ne pourrait pas attendre le moment où Françoise monterait et quatre coups de sonnette formidables retentissaient dans la maison Mais madame Octave ce ne est pas encore le heure de la pepsine disait Françoise Est ce que vous vous êtes senti une faiblesse Mais non Françoise disait ma tante ce est à dire si vous savez bien que maintenant les moments où je ne ai pas de faiblesse sont bien rares un jour je passerai comme Mme Rousseau sans avoir eu le temps de me reconnaître mais ce ne est pas pour cela que je sonne Croyez vous pas que je viens de voir comme je vous vois Mme Goupil avec une fillette que je ne connais point Allez donc chercher deux sous de sel chez Camus Ce est bien rare si Théodore ne peut pas vous dire qui ce est Mais ça sera la fille à M Pupin disait Françoise qui préférait se en tenir à une explication immédiate ayant été déjà deux fois depuis le matin chez Camus La fille à M Pupin Oh je vous crois bien ma pauvre Françoise Avec cela que je ne le aurais pas reconnue Mais je ne veux pas dire la grande madame Octave je veux dire la gamine celle qui est en pension à Jouy Il me ressemble de le avoir déjà vue ce matin Ah à moins de ça disait ma tante Il faudrait que elle soit venue pour les fêtes Ce est cela Il ne y a pas besoin de chercher elle sera venue pour les fêtes Mais alors nous pourrions bien voir tout à le heure Mme Sazerat venir sonner chez sa soeur pour le déjeuner Ce sera ça Je ai vu le petit de chez Galopin qui passait avec une tarte Vous verrez que la tarte allait chez Mme Goupil Dès le instant que Mme Goupil a de la visite madame Octave vous ne allez pas tarder à voir tout son monde rentrer pour le déjeuner car il commence à ne plus être de bonne heure disait Françoise qui pressée de redescendre se occuper du déjeuner ne était pas fâchée de laisser à ma tante cette distraction en perspective Oh pas avant midi répondait ma tante de un ton résigné tout en jetant sur la pendule un coup de oeil inquiet mais furtif pour ne pas laisser voir que elle qui avait renoncé à tout trouvait pourtant à apprendre qui Mme Goupil avait à déjeuner un plaisir aussi vif et qui se ferait malheureusement attendre encore un peu plus de une heure Et encore cela tombera pendant mon déjeuner ajouta t elle à mi voix pour elle même Son déjeuner lui était une distraction suffisante pour que elle ne en souhaitât pas une autre en même temps Vous ne oublierez pas au moins de me donner mes oeufs à la crème dans une assiette plate Ce étaient les seules qui fussent ornées de sujets et ma tante se amusait à chaque repas à lire la légende de celle que on lui servait ce jour là Elle mettait ses lunettes déchiffrait Ali Baba et les quarante voleurs Aladin ou la Lampe merveilleuse et disait en souriant Très bien très bien Je serais bien allée chez Camus disait Françoise en voyant que ma tante ne le y enverrait plus Mais non ce ne est plus la peine ce est sûrement Melle Pupin Ma pauvre Françoise je regrette de vous avoir fait monter pour rien Mais ma tante savait bien que ce ne était pas pour rien que elle avait sonné Françoise car à Combray une personne que on ne connaissait point était un être aussi peu croyable que un dieu de la mythologie et de fait on ne se souvenait pas que chaque fois que se était produite dans la rue du Saint Esprit ou sur la place une de ces apparitions stupéfiantes des recherches bien conduites ne eussent pas fini par réduire le personnage fabuleux aux proportions de une personne que on connaissait soit personnellement soit abstraitement dans son état civil en tant que ayant tel degré de parenté avec des gens de Combray Ce était le fils de Mme Sauton qui rentrait du service la nièce de le abbé Perdreau qui sortait du couvent le frère du curé percepteur à Châteaudun qui venait de prendre sa retraite ou qui était venu passer les fêtes On avait eu en les apercevant le émotion de croire que il y avait à Combray des gens que on ne connaissait point simplement parce que on ne les avait pas reconnus ou identifiés tout de suite Et pourtant longtemps à le avance Mme Sauton et le curé avaient prévenu que ils attendaient leurs voyageurs Quand le soir je montais en rentrant raconter notre promenade à ma tante si je avais le imprudence de lui dire que nous avions rencontré près du Pont Vieux un homme que mon grand père ne connaissait pas Un homme que grand père ne connaissait point se écriait elle Ah je te crois bien Néanmoins un peu émue de cette nouvelle elle voulait en avoir le coeur net mon grand père était mandé Qui donc est ce que vous avez rencontré près du Pont Vieux mon oncle un homme que vous ne connaissiez point Mais si répondait mon grand père ce était Prosper le frère du jardinier de Mme Bouilleboeuf Ah bien disait ma tante tranquillisée et un peu rouge haussant les épaules avec un sourire ironique elle ajoutait Aussi il me disait que vous aviez rencontré un homme que vous ne connaissiez point Et on me recommandait de être plus circonspect une autre fois et de ne plus agiter ainsi ma tante par des paroles irréfléchies On connaissait tellement bien tout le monde à Combray bêtes et gens que si ma tante avait vu par hasard passer un chien que elle ne connaissait point elle ne cessait de y penser et de consacrer à ce fait incompréhensible ses talents de induction et ses heures de liberté Ce sera le chien de Mme Sazerat disait Françoise sans grande conviction mais dans un but de apaisement et pour que ma tante ne se fende pas la tête Comme si je ne connaissais pas le chien de Mme Sazerat répondait ma tante dont le esprit critique ne admettait pas si facilement un fait Ah ce sera le nouveau chien que M Galopin a rapporté de Lisieux Ah à moins de ça Il paraît que ce est une bête bien affable ajoutait Françoise qui tenait le renseignement de Théodore spirituelle comme une personne toujours de bonne humeur toujours aimable toujours quelque chose de gracieux Ce est rare que une bête qui ne a que cet âge là soit déjà si galante Madame Octave il va falloir que je vous quitte je ne ai pas le temps de me amuser voilà bientôt dix heures mon fourneau ne est seulement pas éclairé et je ai encore à plumer mes asperges Comment Françoise encore des asperges mais ce est une vraie maladie de asperges que vous avez cette année vous allez en fatiguer nos Parisiens Mais non madame Octave ils aiment bien ça Ils rentreront de le église avec de le appétit et vous verrez que ils ne les mangeront pas avec le dos de la cuiller Mais à le église ils doivent y être déjà vous ferez bien de ne pas perdre de temps Allez surveiller votre déjeuner Pendant que ma tante devisait ainsi avec Françoise je accompagnais mes parents à la messe Que je le aimais que je la revois bien notre Église Son vieux porche par lequel nous entrions noir grêlé comme une écumoire était dévié et profondément creusé aux angles de même que le bénitier où il nous conduisait comme si le doux effleurement des mantes des paysannes entrant à le église et de leurs doigts timides prenant de le eau bénite pouvait répété pendant des siècles acquérir une force destructive infléchir la pierre et le entailler de sillons comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle elle bute tous les jours Ses pierres tombales sous lesquelles la noble poussière des abbés de Combray enterrés là faisait au choeur comme un pavage spirituel ne étaient plus elles mêmes de la matière inerte et dure car le temps les avait rendues douces et fait couler comme du miel hors des limites de leur propre équarrissure que ici elles avaient dépassées de un flot blond entraînant à la dérive une majuscule gothique en fleurs noyant les violettes blanches du marbre et en deçà desquelles ailleurs elles se étaient résorbées contractant encore le elliptique inscription latine introduisant un caprice de plus dans la disposition de ces caractères abrégés rapprochant deux lettres de un mot dont les autres avaient été démesurément distendues Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que les jours où le soleil se montrait peu de sorte que fît il gris dehors on était sûr que il ferait beau dans le église le un était rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil à un Roi de jeu de cartes qui vivait là haut sous un dais architectural entre ciel et terre et dans le reflet oblique et bleu duquel parfois les jours de semaine à midi quand il ne y a pas de office à le un de ces rares moments où le église aérée vacante plus humaine luxueuse avec du soleil sur son riche mobilier avait le air presque habitable comme le hall de pierre sculptée et de verre peint de un hôtel de style moyen âge on voyait se agenouiller un instant Mme Sazerat posant sur le prie Dieu voisin un paquet tout ficelé de petits fours que elle venait de prendre chez le pâtissier de en face et que elle allait rapporter pour le déjeuner dans un autre une montagne de neige rose au pied de laquelle se livrait un combat semblait avoir givré à même la verrière que elle boursouflait de son trouble grésil comme une vitre à laquelle il serait resté des flocons mais des flocons éclairés par quelque aurore par la même sans doute qui empourprait le retable de le autel de tons si frais que ils semblaient plutôt posés là momentanément par une lueur du dehors prête à se évanouir que par des couleurs attachées à jamais à la pierre et tous étaient si anciens que on voyait çà et là leur vieillesse argentée étinceler de la poussière des siècles et montrer brillante et usée jusque à la corde la trame de leur douce tapisserie de verre Il y en avait un qui était un haut compartiment divisé en une centaine de petits vitraux rectangulaires où dominait le bleu comme un grand jeu de cartes pareil à ceux qui devaient distraire le roi Charles VI mais soit que un rayon eût brillé soit que mon regard en bougeant eût promené à travers la verrière tour à tour éteinte et rallumée un mouvant et précieux incendie le instant de après elle avait pris le éclat changeant de une traîne de paon puis elle tremblait et ondulait en une pluie flamboyante et fantastique qui dégouttait du haut de la voûte sombre et rocheuse le long des parois humides comme si ce était dans la nef de quelque grotte irisée de sinueuses stalactites que je suivais mes parents qui portaient leur paroissien un instant après les petits vitraux en losange avaient pris la transparence profonde le infrangible dureté de saphirs qui eussent été juxtaposés sur quelque immense pectoral mais derrière lesquels on sentait plus aimé que toutes ces richesses un sourire momentané de soleil il était aussi reconnaissable dans le flot bleu et doux dont il baignait les pierreries que sur le pavé de la place ou la paille du marché et même à nos premiers dimanches quand nous étions arrivés avant Pâques il me consolait que la terre fût encore nue et noire en faisant épanouir comme en un printemps historique et qui datait des successeurs de saint Louis ce tapis éblouissant et doré de myosotis en verre Deux tapisseries de haute lice représentaient le couronnement de Esther la tradition voulait que on eût donné à Assuérus les traits de un roi de France et à Esther ceux de une dame de Guermantes dont il était amoureux auxquelles leurs couleurs en fondant avaient ajouté une expression un relief un éclairage un peu de rose flottait aux lèvres de Esther au delà du dessin de leur contour le jaune de sa robe se étalait si onctueusement si grassement que elle en prenait une sorte de consistance et se enlevait vivement sur le atmosphère refoulée et la verdure des arbres restée vive dans les parties basses du panneau de soie et de laine mais ayant passé dans le haut faisait se détacher en plus pâle au dessus des troncs foncés les hautes branches jaunissantes dorées et comme à demi effacées par la brusque et oblique illumination de un soleil invisible Tout cela et plus encore les objets précieux venus à le église de personnages qui étaient pour moi presque des personnages de légende la croix de or travaillée disait on par saint Éloi et donnée par Dagobert le tombeau des fils de Louis le Germanique en porphyre et en cuivre émaillé à cause de quoi je me avançais dans le église quand nous gagnions nos chaises comme dans une vallée visitée des fées où le paysan se émerveille de voir dans un rocher dans un arbre dans une mare la trace palpable de leur passage surnaturel tout cela faisait de elle pour moi quelque chose de entièrement différent du reste de la ville un édifice occupant si le on peut dire un espace à quatre dimensions la quatrième étant celle du Temps déployant à travers les siècles son vaisseau qui de travée en travée de chapelle en chapelle semblait vaincre et franchir non pas seulement quelques mètres mais des époques successives de où il sortait victorieux dérobant le rude et farouche XIe siècle dans le épaisseur de ses murs de où il ne apparaissait avec ses lourds cintres bouchés et aveuglés de rosiers moellons que par la profonde entaille que creusait près du porche le escalier du clocher et même là dissimulé par les gracieuses arcades gothiques qui se pressaient coquettement devant lui comme de plus grandes soeurs pour le cacher aux étrangers se placent en souriant devant un jeune frère rustre grognon et mal vêtu élevant dans le ciel au dessus de la Place sa tour qui avait contemplé saint Louis et semblait le voir encore et se enfonçant avec sa crypte dans une nuit mérovingienne où nous guidant à tâtons sous la voûte obscure et puissamment nervurée comme la membrane de une immense chauve souris de pierre Théodore et sa soeur nous éclairaient de une bougie le tombeau de la petite fille de Sigebert sur lequel une profonde valve comme la trace de un fossile avait été creusée disait on par une lampe de cristal qui le soir du meurtre de la princesse franque se était détachée de elle même des chaînes de or où elle était suspendue à la place de le actuelle abside et sans que le cristal se brisât sans que la flamme se éteignît se était enfoncée dans la pierre et le avait fait mollement céder sous elle Le abside de le église de Combray peut on vraiment en parler Elle était si grossière si dénuée de beauté artistique et même de élan religieux Du dehors comme le croisement des rues sur lequel elle donnait était en contrebas sa grossière muraille se exhaussait de un soubassement en moellons nullement polis hérissés de cailloux et qui ne avait rien de particulièrement ecclésiastique les verrières semblaient percées à une hauteur excessive et le tout avait plus le air de un mur de prison que de église Et certes plus tard quand je me rappelais toutes les glorieuses absides que je ai vues il ne me serait jamais venu à la pensée de rapprocher de elles le abside de Combray Seulement un jour au détour de une petite rue provinciale je aperçus en face du croisement de trois ruelles une muraille fruste et surélevée avec des verrières percées en haut et offrant le même aspect asymétrique que le abside de Combray Alors je ne me suis pas demandé comme à Chartres ou à Reims avec quelle puissance y était exprimé le sentiment religieux mais je me suis involontairement écrié Le Église Le église Familière mitoyenne rue Saint Hilaire où était sa porte nord de ses deux voisines la pharmacie de M Rapin et la maison de Mme Loiseau que elle touchait sans aucune séparation simple citoyenne de Combray qui aurait pu avoir son numéro dans la rue si les rues de Combray avaient eu des numéros et où il semble que le facteur aurait dû se arrêter le matin quand il faisait sa distribution avant de entrer chez Mme Loiseau et en sortant de chez M Rapin il y avait pourtant entre elle et tout ce qui ne était pas elle une démarcation que mon esprit ne a jamais pu arriver à franchir Mme Loiseau avait beau avoir à sa fenêtre des fuchsias qui prenaient la mauvaise habitude de laisser leurs branches courir toujours partout tête baissée et dont les fleurs ne avaient rien de plus pressé quand elles étaient assez grandes que de aller rafraîchir leurs joues violettes et congestionnées contre la sombre façade de le église les fuchsias ne devenaient pas sacrés pour cela pour moi entre les fleurs et la pierre noircie sur laquelle elles se appuyaient si mes yeux ne percevaient pas de intervalle mon esprit réservait un abîme On reconnaissait le clocher de Saint Hilaire de bien loin inscrivant sa figure inoubliable à le horizon où Combray ne apparaissait pas encore quand du train qui la semaine de Pâques nous amenait de Paris mon père le apercevait qui filait tour à tour sur tous les sillons du ciel faisant courir en tous sens son petit coq de fer il nous disait Allons prenez les couvertures on est arrivé Et dans une des plus grandes promenades que nous faisions de Combray il y avait un endroit où la route resserrée débouchait tout à coup sur un immense plateau fermé à le horizon par des forêts déchiquetées que dépassait seule la fine pointe du clocher de Saint Hilaire mais si mince si rose que elle semblait seulement rayée sur le ciel par un ongle qui aurait voulu donner à ce paysage à ce tableau rien que de nature cette petite marque de art cette unique indication humaine Quand on se rapprochait et que on pouvait apercevoir le reste de la tour carrée et à demi détruite qui moins haute subsistait à côté de lui on était frappé surtout du ton rougeâtre et sombre des pierres et par un matin brumeux de automne on aurait dit se élevant au dessus du violet orageux des vignobles une ruine de pourpre presque de la couleur de la vigne vierge Souvent sur la place quand nous rentrions ma grande mère me faisait arrêter pour le regarder Des fenêtres de sa tour placées deux par deux les unes au dessus des autres avec cette juste et originale proportion dans les distances qui ne donne pas de la beauté et de la dignité que aux visages humains il lâchait laissait tomber à intervalles réguliers des volées de corbeaux qui pendant un moment tournoyaient en criant comme si les vieilles pierres qui les laissaient se ébattre sans paraître les voir devenues tout de un coup inhabitables et dégageant un principe de agitation infinie les avait frappés et repoussés Puis après avoir rayé en tous sens le velours violet de le air du soir brusquement calmés ils revenaient se absorber dans la tour de néfaste redevenue propice quelques uns posés çà et là ne semblant pas bouger mais happant peut être quelque insecte sur la pointe de un clocheton comme une mouette arrêtée avec le immobilité de un pêcheur à la crête de une vague Sans trop savoir pourquoi ma grande mère trouvait au clocher de Saint Hilaire cette absence de vulgarité de prétention de mesquinerie qui lui faisait aimer et croire riches de une influence bienfaisante la nature quand la main de le homme ne le avait pas comme faisait le jardinier de ma grande tante rapetissée et les oeuvres de génie Et sans doute toute partie de le église que on apercevait la distinguait de tout autre édifice par une sorte de pensée qui lui était infuse mais ce était dans son clocher que elle semblait prendre conscience de elle même affirmer une existence individuelle et responsable Ce était lui qui parlait pour elle Je crois surtout que confusément ma grande mère trouvait au clocher de Combray ce qui pour elle avait le plus de prix au monde le air naturel et le air distingué Ignorante en architecture elle disait Mes enfants moquez vous de moi si vous voulez il ne est peut être pas beau dans les règles mais sa vieille figure bizarre me plaît Je suis sûre que se il jouait du piano il ne jouerait pas sec Et en le regardant en suivant des yeux la douce tension le inclinaison fervente de ses pentes de pierre qui se rapprochaient en se élevant comme des mains jointes qui prient elle se unissait si bien à le effusion de la flèche que son regard semblait se élancer avec elle et en même temps elle souriait amicalement aux vieilles pierres usées dont le couchant ne éclairait plus que le faîte et qui à partir du moment où elles entraient dans cette zone ensoleillée adoucies par la lumière paraissaient tout de un coup montées bien plus haut lointaines comme un chant repris en voix de tête une octave au dessus Ce était le clocher de Saint Hilaire qui donnait à toutes les occupations à toutes les heures à tous les points de vue de la ville leur figure leur couronnement leur consécration De ma chambre je ne pouvais apercevoir que sa base qui avait été recouverte de ardoises mais quand le dimanche je les voyais par une chaude matinée de été flamboyer comme un soleil noir je me disais Mon Dieu neuf heures il faut se préparer pour aller à la grande messe si je veux avoir le temps de aller embrasser tante Léonie avant et je savais exactement la couleur que avait le soleil sur la place la chaleur et la poussière du marché le ombre que faisait le store du magasin où maman entrerait peut être avant la messe dans une odeur de toile écrue faire emplette de quelque mouchoir que lui ferait montrer en cambrant la taille le patron qui tout en se préparant à fermer venait de aller dans le arrière boutique passer sa veste du dimanche et se savonner les mains que il avait le habitude toutes les cinq minutes même dans les circonstances les plus mélancoliques de frotter le une contre le autre de un air de entreprise de partie fine et de réussite Quand après la messe on entrait dire à Théodore de apporter une brioche plus grosse que de habitude parce que nos cousins avaient profité du beau temps pour venir de Thiberzy déjeuner avec nous on avait devant soi le clocher qui doré et cuit lui même comme une plus grande brioche bénie avec des écailles et des égouttements gommeux de soleil piquait sa pointe aiguë dans le ciel bleu Et le soir quand je rentrais de promenade et pensais au moment où il faudrait tout à le heure dire bonsoir à ma mère et ne plus la voir il était au contraire si doux dans la journée finissante que il avait le air de être posé et enfoncé comme un coussin de velours brun sur le ciel pâli qui avait cédé sous sa pression se était creusé légèrement pour lui faire sa place et refluait sur ses bords et les cris des oiseaux qui tournaient autour de lui semblaient accroître son silence élancer encore sa flèche et lui donner quelque chose de ineffable Même dans les courses que on avait à faire derrière le église là où on ne la voyait pas tout semblait ordonné par rapport au clocher surgi ici ou là entre les maisons peut être plus émouvant encore quand il apparaissait ainsi sans le église Et certes il y en a bien de autres qui sont plus beaux vus de cette façon et je ai dans mon souvenir des vignettes de clochers dépassant les toits qui ont un autre caractère de art que celles que composaient les tristes rues de Combray Je ne oublierai jamais dans une curieuse ville de Normandie voisine de Balbec deux charmants hôtels du XVIIIe siècle qui me sont à beaucoup de égards chers et vénérables et entre lesquels quand on la regarde du beau jardin qui descend des perrons vers la rivière la flèche gothique de une église que ils cachent se élance ayant le air de terminer de surmonter leurs façades mais de une manière si différente si précieuse si annelée si rose si vernie que on voit bien que elle ne en fait pas plus partie que de deux beaux galets unis entre lesquels elle est prise sur la plage la flèche purpurine et crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé de émail Même à Paris dans un des quartiers les plus laids de la ville je sais une fenêtre où on voit après un premier un second et même un troisième plan faits des toits amoncelés de plusieurs rues une cloche violette parfois rougeâtre parfois aussi dans les plus nobles épreuves que en tire le atmosphère de un noir décanté de cendres laquelle ne est autre que le dôme de Saint Augustin et qui donne à cette vue de Paris le caractère de certaines vues de Rome par Piranesi Mais comme dans aucune de ces petites gravures avec quelque goût que ma mémoire ait pu les exécuter elle ne put mettre ce que je avais perdu depuis longtemps le sentiment qui nous fait non pas considérer une chose comme un spectacle mais y croire comme en un être sans équivalent aucune de elles ne tient sous sa dépendance toute une partie profonde de ma vie comme fait le souvenir de ces aspects du clocher de Combray dans les rues qui sont derrière le église Que on le vît à cinq heures quand on allait chercher les lettres à la poste à quelques maisons de soi à gauche surélevant brusquement de une cime isolée la ligne de faîte des toits que si au contraire on voulait entrer demander des nouvelles de Mme Sazerat on suivît des yeux cette ligne redevenue basse après la descente de son autre versant en sachant que il faudrait tourner à la deuxième rue après le clocher soit que encore poussant plus loin si on allait à la gare on le vît obliquement montrant de profil des arêtes et des surfaces nouvelles comme un solide surpris à un moment inconnu de sa révolution ou que des bords de la Vivonne le abside musculeusement ramassée et remontée par la perspective semblât jaillir de le effort que le clocher faisait pour lancer sa flèche au coeur du ciel ce était toujours à lui que il fallait revenir toujours lui qui dominait tout sommant les maisons de un pinacle inattendu levé devant moi comme le doigt de Dieu dont le corps eût été caché dans la foule des humains sans que je le confondisse pour cela avec elle Et aujourde hui encore si dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal un passant qui me a mis dans mon chemin me montre au loin comme un point de repère tel beffroi de hôpital tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin de une rue que je dois prendre pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et disparue le passant se il se retourne pour se assurer que je ne me égare pas peut à son étonnement me apercevoir qui oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée reste là devant le clocher pendant des heures immobile essayant de me souvenir sentant au fond de moi des terres reconquises sur le oubli qui se assèchent et se rebâtissent et sans doute alors et plus anxieusement que tout à le heure quand je lui demandais de me renseigner je cherche encore mon chemin je tourne une rue mais ce est dans mon coeur En rentrant de la messe nous rencontrions souvent M Legrandin qui retenu à Paris par sa profession de ingénieur ne pouvait en dehors des grandes vacances venir à sa propriété de Combray que du samedi soir au lundi matin Ce était un de ces hommes qui en dehors de une carrière scientifique où ils ont de ailleurs brillamment réussi possèdent une culture toute différente littéraire artistique que leur spécialisation professionnelle ne utilise pas et dont profite leur conversation Plus lettrés que bien des littérateurs nous ne savions pas à cette époque que M Legrandin eût une certaine réputation comme écrivain et nous fûmes très étonnés de voir que un musicien célèbre avait composé une mélodie sur des vers de lui doués de plus de facilité que bien des peintres ils se imaginent que la vie que ils mènent ne est pas celle qui leur aurait convenu et apportent à leurs occupations positives soit une insouciance mêlée de fantaisie soit une application soutenue et hautaine méprisante amère et consciencieuse Grand avec une belle tournure un visage pensif et fin aux longues moustaches blondes au regard bleu et désenchanté de une politesse raffinée causeur comme nous ne en avions jamais entendu il était aux yeux de ma famille qui le citait toujours en exemple le type de le homme de élite prenant la vie de la façon la plus noble et la plus délicate Ma grande mère lui reprochait seulement de parler un peu trop bien un peu trop comme un livre de ne pas avoir dans son langage le naturel que il y avait dans ses cravates lavallière toujours flottantes dans son veston droit presque de écolier Elle se étonnait aussi des tirades enflammées que il entamait souvent contre le aristocratie la vie mondaine le snobisme certainement le péché auquel pense saint Paul quand il parle du péché pour lequel il ne y a pas de rémission Le ambition mondaine était un sentiment que ma grande mère était si incapable de ressentir et presque de comprendre que il lui paraissait bien inutile de mettre tant de ardeur à la flétrir De plus elle ne trouvait pas de très bon goût que M Legrandin dont la soeur était mariée près de Balbec avec un gentilhomme bas normand se livrât à des attaques aussi violentes contre les nobles allant jusque à reprocher à la Révolution de ne les avoir pas tous guillotinés Salut amis nous disait il en venant à notre rencontre Vous êtes heureux de habiter beaucoup ici demain il faudra que je rentre à Paris dans ma niche Oh ajoutait il avec ce sourire doucement ironique et déçu un peu distrait qui lui était particulier certes il y a dans ma maison toutes les choses inutiles Il ne y manque que le nécessaire un grand morceau de ciel comme ici Tâchez de garder toujours un morceau de ciel au dessus de votre vie petit garçon ajoutait il en se tournant vers moi Vous avez une jolie âme de une qualité rare une nature de artiste ne la laissez pas manquer de ce que il lui faut Quand à notre retour ma tante nous faisait demander si Mme Goupil était arrivée en retard à la messe nous étions incapables de la renseigner En revanche nous ajoutions à son trouble en lui disant que un peintre travaillait dans le église à copier le vitrail de Gilbert le Mauvais Françoise envoyée aussitôt chez le épicier était revenue bredouille par la faute de le absence de Théodore à qui sa double profession de chantre ayant une part de le entretien de le église et de garçon épicier donnait avec des relations dans tous les mondes un savoir universel Ah soupirait ma tante je voudrais que ce soit déjà le heure de Eulalie Il ne y a vraiment que elle qui pourra me dire cela Eulalie était une fille boiteuse active et sourde qui se était retirée après la mort de Mme de la Bretonnerie où elle avait été en place depuis son enfance et qui avait pris à côté de le église une chambre de où elle descendait tout le temps soit aux offices soit en dehors des offices dire une petite prière ou donner un coup de main à Théodore le reste du temps elle allait voir des personnes malades comme ma tante Léonie à qui elle racontait ce qui se était passé à la messe ou aux vêpres Elle ne dédaignait pas de ajouter quelque casuel à la petite rente que lui servait la famille de ses anciens maîtres en allant de temps en temps visiter le linge du curé ou de quelque autre personnalité marquante du monde clérical de Combray Elle portait au dessus de une mante de drap noir un petit béguin blanc presque de religieuse et une maladie de peau donnait à une partie de ses joues et à son nez recourbé les tons rose vif de la balsamine Ses visites étaient la grande distraction de ma tante Léonie qui ne recevait plus guère personne de autre en dehors de M le Curé Ma tante avait peu à peu évincé tous les autres visiteurs parce que ils avaient le tort à ses yeux de rentrer tous dans le une ou le autre des deux catégories de gens que elle détestait Les uns les pires et dont elle se était débarrassée les premiers étaient ceux qui lui conseillaient de ne pas se écouter et professaient fût ce négativement et en ne la manifestant que par certains silences de désapprobation ou par certains sourires de doute la doctrine subversive que une petite promenade au soleil et un bon bifteck saignant quand elle gardait quatorze heures sur le estomac deux méchantes gorgées de eau de Vichy lui feraient plus de bien que son lit et ses médecines Le autre catégorie se composait des personnes qui avaient le air de croire que elle était plus gravement malade que elle ne pensait que elle était aussi gravement malade que elle le disait Aussi ceux que elle avait laissés monter après quelques hésitations et sur les officieuses instances de Françoise et qui au cours de leur visite avaient montré combien ils étaient indignes de la faveur que on leur faisait en risquant timidement un Ne croyez vous pas que si vous vous secouiez un peu par un beau temps ou qui au contraire quand elle leur avait dit Je suis bien bas bien bas ce est la fin mes pauvres amis lui avaient répondu Ah quand on ne a pas la santé Mais vous pouvez durer encore comme ça ceux là les uns comme les autres étaient sûrs de ne plus jamais être reçus Et si Françoise se amusait de le air épouvanté de ma tante quand de son lit elle avait aperçu dans la rue du Saint Esprit une de ces personnes qui avait le air de venir chez elle ou quand elle avait entendu un coup de sonnette elle riait encore bien plus et comme de un bon tour des ruses toujours victorieuses de ma tante pour arriver à les faire congédier et de leur mine déconfite en se en retournant sans le avoir vue et au fond admirait sa maîtresse que elle jugeait supérieure à tous ces gens puisque elle ne voulait pas les recevoir En somme ma tante exigeait à la fois que on le approuvât dans son régime que on la plaignît pour ses souffrances et que on la rassurât sur son avenir Ce est à quoi Eulalie excellait Ma tante pouvait lui dire vingt fois en une minute Ce est la fin ma pauvre Eulalie vingt fois Eulalie répondait Connaissant votre maladie comme vous la connaissez madame Octave vous irez à cent ans comme me disait hier encore Mme Sazerin Une des plus fermes croyances de Eulalie et que le nombre imposant des démentis apportés par le expérience ne avait pas suffi à entamer était que Mme Sazerat se appelait Mme Sazerin Je ne demande pas à aller à cent ans répondait ma tante qui préférait ne pas voir assigner à ses jours un terme précis Et comme Eulalie savait avec cela comme personne distraire ma tante sans la fatiguer ses visites qui avaient lieu régulièrement tous les dimanches sauf empêchement inopiné étaient pour ma tante un plaisir dont la perspective le entretenait ces jours là dans un état agréable de abord mais bien vite douloureux comme une faim excessive pour peu que Eulalie fût en retard Trop prolongée cette volupté de attendre Eulalie tournait en supplice ma tante ne cessait de regarder le heure bâillait se sentait des faiblesses Le coup de sonnette de Eulalie se il arrivait tout à la fin de la journée quand elle ne le espérait plus la faisait presque se trouver mal En réalité le dimanche elle ne pensait que à cette visite et sitôt le déjeuner fini Françoise avait hâte que nous quittions la salle à manger pour que elle pût monter occuper ma tante Mais surtout à partir du moment où les beaux jours se installaient à Combray il y avait bien longtemps que le heure altière de midi descendue de la tour de Saint Hilaire que elle armoriait des douze fleurons momentanés de sa couronne sonore avait retenti autour de notre table auprès du pain bénit venu lui aussi familièrement en sortant de le église quand nous étions encore assis devant les assiettes des Mille et une Nuits appesantis par la chaleur et surtout par le repas Car au fond permanent de oeufs de côtelettes de pommes de terre de confitures dé biscuits que elle ne nous annonçait même plus Françoise ajoutait selon les travaux des champs et des vergers le fruit de la marée les hasards du commerce les politesses des voisins et son propre génie et si bien que notre menu comme ces quatre feuilles que on sculptait au XIIIe siècle au portail des cathédrales reflétait un peu le rythme des saisons et des épisodes de la vie une barbue parce que la marchande lui en avait garanti la fraîcheur une dinde parce que elle en avait vu une belle au marché de Roussainville le Pin des cardons à la moelle parce que elle ne nous en avait pas encore fait de cette manière là un gigot rôti parce que le grand air creuse et que il avait bien le temps de descendre de ici sept heures des épinards pour changer des abricots parce que ce était encore une rareté des groseilles parce que dans quinze jours il ne y en aurait plus des framboises que M Swann avait apportées exprès des cerises les premières qui vinssent du cerisier du jardin après deux ans que il ne en donnait plus du fromage à la crème que je aimais bien autrefois un gâteau aux amandes parce que elle le avait commandé la veille une brioche parce que ce était notre tour de le offrir Quand tout cela était fini composée expressément pour nous mais dédiée plus spécialement à mon père qui était amateur une crème au chocolat inspiration attention personnelle de Françoise nous était offerte fugitive et légère comme une oeuvre de circonstance où elle avait mis tout son talent Celui qui eût refusé de en goûter en disant Je ai fini je ne ai plus faim se serait immédiatement ravalé au rang de ces goujats qui même dans le présent que un artiste leur fait de une de ses oeuvres regardent au poids et à la matière alors que ne y valent que le intention et la signature Même en laisser une seule goutte dans le plat eût témoigné de la même impolitesse que se lever avant la fin du morceau au nez du compositeur Enfin ma mère me disait Voyons ne reste pas ici indéfiniment monte dans ta chambre si tu as trop chaud dehors mais va de abord prendre le air un instant pour ne pas lire en sortant Jetable Je allais me asseoir près de la pompe et de son auge souvent ornée comme un font gothique de une salamandre qui sculptait sur la pierre fruste le relief mobile de son corps allégorique et fuselé sur le banc sans dossier ombragé de un lilas dans ce petit coin du jardin qui se ouvrait par une porte de service sur la rue du Saint Esprit et de la terre peu soignée duquel se élevait par deux degrés en saillie de la maison et comme une construction indépendante le arrière cuisine On apercevait son dallage rouge et luisant comme du porphyre Elle avait moins le air de le antre de Françoise que de un petit temple de Vénus Elle regorgeait des offrandes du crémier du fruitier de la marchande de légumes venus parfois de hameaux assez lointains pour lui dédier les prémices de leurs champs Et son faîte était toujours couronné du roucoulement d une colombe Autrefois je ne me attardais pas dans le bois consacré qui le entourait car avant de monter lire je entrais dans le petit cabinet de repos que mon oncle Adolphe un frère de mon grand père ancien militaire qui avait pris sa retraite comme commandant occupait au rez de chaussée et qui même quand les fenêtres ouvertes laissaient entrer la chaleur sinon les rayons du soleil qui atteignaient rarement jusque là dégageait inépuisablement cette odeur obscure et fraîche à la fois forestière et ancien régime qui fait rêver longuement les narines quand on pénètre dans certains pavillons de chasse abandonnés Mais depuis nombre de années je ne entrais plus dans le cabinet de mon oncle Adolphe ce dernier ne venant plus à Combray à cause de une brouille qui était survenue entre lui et ma famille par ma faute dans les circonstances suivantes Une ou deux fois par mois à Paris on me envoyait lui faire une visite comme il finissait de déjeuner en simple vareuse servi par son domestique en veste de travail de coutil rayé violet et blanc Il se plaignait en ronchonnant que je ne étais pas venu depuis longtemps que on le abandonnait il me offrait un massepain ou une mandarine nous traversions un salon dans lequel on ne se arrêtait jamais où on ne faisait jamais de feu dont les murs étaient ornés de moulures dorées les plafonds peints de un bleu qui prétendait imiter le ciel et les meubles capitonnés en satin comme chez mes grands parents mais jaune puis nous passions dans ce que il appelait son cabinet de travail aux murs duquel étaient accrochées de ces gravures représentant sur fond noir une déesse charnue et rose conduisant un char montée sur un globe ou une étoile au front que on aimait sous le Second Empire parce que on leur trouvait un air pompéien puis que on détesta et que on recommence à aimer pour une seule et même raison malgré les autres que on donne et qui est que elles ont le air Second Empire Et je restais avec mon oncle jusque à ce que son valet de chambre vînt lui demander de la part du cocher pour quelle heure celui ci devait atteler Mon oncle se plongeait alors dans une méditation que aurait craint de troubler de un seul mouvement son valet de chambre émerveillé et dont il attendait avec curiosité le résultat toujours identique Enfin après une hésitation suprême mon oncle prononçait infailliblement ces mots Deux heures et quart que le valet de chambre répétait avec étonnement mais sans discuter Deux heures et quart bien je vais le dire A cette époque je avais le amour du théâtre amour platonique car mes parents ne me avaient encore jamais permis de y aller et je me représentais de une façon si peu exacte les plaisirs que on y goûtait que je ne étais pas éloigné de croire que chaque spectateur regardait comme dans un stéréoscope un décor qui ne était que pour lui quoique semblable au millier de autres que regardait chacun pour soi le reste des spectateurs Tous les matins je courais jusque à la colonne Morris pour voir les spectacles que elle annonçait Rien ne était plus désintéressé et plus heureux que les rêves offerts à mon imagination par chaque pièce annoncée et qui étaient conditionnés à la fois par les images inséparables des mots qui en composaient le titre et aussi de la couleur des affiches encore humides et boursouflées de colle sur lesquelles il se détachait Si ce ne est une de ces oeuvres étranges comme le Testament de César Girodot et OEdipe Roi lesquelles se inscrivaient non sur le affiche verte de le Opéra Comique mais sur le affiche lie de vin de la Comédie Française rien ne me paraissait plus différent de le aigrette étincelante et blanche des Diamants de la Couronne que le satin lisse et mystérieux du Domino Noir et mes parents me ayant dit que quand je irais pour la première fois au théâtre je aurais à choisir entre ces deux pièces cherchant à approfondir successivement le titre de le une et le titre de le autre puisque ce était tout ce que je connaissais de elles pour tâcher de saisir en chacun le plaisir que il me promettait et de le comparer à celui que recelait le autre je arrivais à me représenter avec tant de force de une part une pièce éblouissante et fière de le autre une pièce douce et veloutée que je étais aussi incapable de décider laquelle aurait ma préférence que si pour le dessert on me avait donné à opter entre du riz à le Impératrice et de la crème au chocolat Toutes mes conversations avec mes camarades portaient sur ces acteurs dont le art bien que il me fût encore inconnu était la première forme entre toutes celles que il revêt sous laquelle se laissait pressentir par moi Ie Art Entre la manière que le un ou le autre avait de débiter de nuancer une tirade les différences les plus minimes me semblaient avoir une importance incalculable Et de après ce que le on me avait dit de eux je les classais par ordre de talent dans des listes que je me récitais toute la journée et qui avaient fini par durcir dans mon cerveau et car le gêner de leur inamovibilité Plus tard quand je fus au collège chaque fois que pendant les classes je correspondais aussitôt que le professeur avait la tête tournée avec un nouvel ami ma première question était toujours pour lui demander se il était déjà allé au théâtre et se il trouvait que le plus grand acteur était bien Got le second Delaunay etc Et si à son avis Febvre ne venait que après Thiron ou Delaunay que après Coquelin la soudaine motilité que Coquelin perdant la rigidité de la pierre contractait dans mon esprit pour y passer au deuxième rang et le agilité miraculeuse la féconde animation dont se voyait doué Delaunay pour reculer au quatrième rendait la sensation du fleurissement et de la vie à mon cerveau assoupli et fertilisé Mais si les acteurs me préoccupaient ainsi si la vue de Maubant sortant un après midi du Théâtre Français me avait causé le saisissement et les souffrances de le amour combien le nom de une étoile flamboyant à la porte de un théâtre combien à la glace de un coupé qui passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au frontail la vue du visage de une femme que je pensais être peut être une actrice laissait en moi un trouble plus prolongé un effort impuissant et douloureux pour me représenter sa vie Je classais par ordre de talent les plus illustres Sarah Bernhardt la Berma Bartet Madeleine Brohan Jeanne Samary mais toutes me intéressaient Or mon oncle en connaissait beaucoup et aussi des cocottes que je ne distinguais pas nettement des actrices Il les recevait chez lui Et si nous ne allions le voir que à certains jours ce est que les autres jours venaient des femmes avec lesquelles sa famille ne aurait pas pu se rencontrer du moins à son avis à elle car pour mon oncle au contraire sa trop grande facilité à faire à de jolies veuves qui ne avaient peut être jamais été mariées à des comtesses de nom ronflant qui ne était sans doute que un nom de guerre la politesse de les présenter à ma grande mère ou même à leur donner des bijoux de famille le avait déjà brouillé plus de une fois avec mon grand père Souvent à un nom de actrice qui venait dans la conversation je entendais mon père dire à ma mère en souriant Une amie de ton oncle et je pensais que le stage que peut être pendant des années des hommes importants faisaient inutilement à la porte de telle femme qui ne répondait pas à leurs lettres et les faisait chasser par le concierge de son hôtel mon oncle aurait pu en dispenser un gamin comme moi en le présentant chez lui à le actrice inapprochable à tant de autres qui était pour lui une intime amie Aussi sous le prétexte que une leçon qui avait été déplacée tombait maintenant si mal que elle me avait empêché plusieurs fois et me empêcherait encore de voir mon oncle un jour autre que celui qui était réservé aux visites que nous lui faisions profitant de ce que mes parents avaient déjeuné de bonne heure je sortis et au lieu de aller regarder la colonne de affiches pour quoi on me laissait aller seul je courus jusque à lui Je remarquai devant sa porte une voiture attelée de deux chevaux qui avaient aux oeillères un oeillet rouge comme avait le cocher à sa boutonnière De le escalier je entendis un rire et une voix de femme et dès que je eus sonné un silence puis le bruit de portes que on fermait Le valet dé chambre vint ouvrir et en me voyant parut embarrassé me dit que mon oncle était très occupé ne pourrait sans doute pas me recevoir et tandis que il allait pourtant le prévenir la même voix que je avais entendue disait Oh si laisse le entrer rien que une minute cela me amuserait tant Sur la photographie qui est sur ton bureau il ressemble tant à sa maman ta mère dont la photographie est à côté de la sienne ne est ce pas Je voudrais le voir rien que un instant ce gosse Je entendis mon oncle grommeler se fâcher finalement le valet de chambre me fit entrer Sur la table il y avait la même assiette de massepains que de habitude mon oncle avait sa vareuse de tous les jours mais en face de lui en robe de soie rose avec un grand collier de perles au cou était assise une jeune femme qui achevait de manger une mandarine Le incertitude où je étais se il fallait lui dire madame ou mademoiselle me fit rougir et ne osant pas tourner les yeux de son côté de peur de avoir à lui parler je allai embrasser mon oncle Elle me regardait en souriant mon oncle lui dit Mon neveu sans lui dire mon nom ni me dire le sien sans doute parce que depuis les difficultés que il avait eues avec mon grand père il tâchait autant que possible de éviter tout trait de union entre sa famille et ce genre de relations Comme il ressemble à sa mère dit elle Mais vous ne avez jamais vu ma nièce que en photographie dit vivement mon oncle de un ton bourru Je vous demande pardon mon cher ami je le ai croisée dans le escalier le année dernière quand vous avez été si malade Il est vrai que je ne le ai vue que le temps de un éclair et que votre escalier est bien noir mais cela me a suffi pour le admirer Ce petit jeune homme a ses beaux yeux et aussi ça dit elle en traçant avec son doigt une ligne sur le bas de son front Est ce que madame votre nièce porte le même nom que vous ami demanda t elle à mon oncle Il ressemble surtout à son père grogna mon oncle qui ne se souciait pas plus de faire des présentations à distance en disant le nom de maman que de en faire de près Ce est tout à fait son père et aussi ma pauvre mère Je ne connais pas son père dit la dame en rose avec une légère inclinaison de la tête et je ne ai jamais connu votre pauvre mère mon ami Vous vous souvenez ce est peu après votre grand chagrin que nous nous sommes connus Je éprouvais une petite déception car cette jeune dame ne différait pas des autres jolies femmes que je avais vues quelquefois dans ma famille notamment de la fille de un de nos cousins chez lequel je allais tous les ans le Ier janvier Mieux habillée seulement le amie de mon oncle avait le même regard vif et bon elle avait le air aussi franc et aimant Je ne lui trouvais rien de le aspect théâtral que je admirais dans les photographies de actrices ni de le expression diabolique qui eût été en rapport avec la vie que elle devait mener Je avais peine à croire que ce fût une cocotte et surtout je ne aurais pas cru que ce fût une cocotte chic si je ne avais pas vu la voiture à deux chevaux la robe rose le collier de perles si je ne avais pas su que mon oncle ne en connaissait que de la plus haute volée Mais je me demandais comment le millionnaire qui lui donnait sa voiture et son hôtel et ses bijoux pouvait avoir du plaisir à manger sa fortune pour une personne qui avait le air si simple et comme il faut Et pourtant en pensant à ce que devait être sa vie le immoralité me en troublait peut être plus que si elle avait été concrétisée devant moi en une apparence spéciale de être ainsi invisible comme le secret de quelque roman de quelque scandale qui avait fait sortir de chez ses parents bourgeois et voué à tout le monde qui avait fait épanouir en beauté et haussé jusque au demi monde et à la notoriété celle que ses jeux de physionomie ses intonations de voix pareils à tant de autres que je connaissais déjà me faisaient malgré moi considérer comme une jeune fille de bonne famille qui ne était plus de aucune famille On était passé dans le cabinet de travail et mon oncle de un air un peu gêné par ma présence lui offrit des cigarettes Non dit elle cher vous savez que je suis habituée à celles que le Grand duc me envoie Je lui ai dit que vous en étiez jaloux Et elle tira de un étui des cigarettes couvertes de inscriptions étrangères et dorées Mais si reprit elle tout de un coup je dois avoir rencontré chez vous le père de ce jeune homme Ne est ce pas votre neveu Comment ai je pu le oublier Il a été tellement bon tellement exquis pour moi dit elle de un air modeste et sensible Mais en pensant à ce que avait pu être le accueil rude que elle disait avoir trouvé exquis de mon père moi qui connaissais sa réserve et sa froideur je étais gêné comme par une indélicatesse que il aurait commise de cette inégalité entre la reconnaissance excessive qui lui était accordée et son amabilité insuffisante Il me a semblé plus tard que ce était un des côtés touchants du rôle de ces femmes oisives et studieuses que elles consacrent leur générosité leur talent un rêve disponible de beauté sentimentale car comme les artistes elles ne le réalisent pas ne le font pas entrer dans les cadres de le existence commune et un or qui leur coûte peu à enrichir de un sertissage précieux et fin la vie fruste et mal dégrossie des hommes Comme celle ci dans le fumoir où mon oncle était en vareuse pour la recevoir répandait son corps si doux sa robe de soie rose ses perles le élégance qui émane de le amitié de un grand duc de même elle avait pris quelque propos insignifiant de mon père elle le avait travaillé avec délicatesse lui avait donné un tour une appellation précieuse et y enchâssant un de ses regards de une si belle eau nuancé de humilité et de gratitude elle le rendait changé en un bijou artiste en quelque chose de tout à fait exquis Allons voyons il est le heure que tu te en ailles me dit mon oncle Je me levai je avais une envie irrésistible de baiser la main de la dame en rose mais il me semblait que ce est été quelque chose de audacieux comme un enlèvement Mon coeur battait tandis que je me disais Faut il le faire faut il ne pas le faire puis je cessai de me demander ce que il fallait faire pour pouvoir faire quelque chose Et de un geste aveugle et insensé dépouillé de toutes les raisons que je trouvais il y avait un moment en sa faveur je portai à mes lèvres la main que elle me tendait Comme il est gentil il est déjà galant il a un petit oeil pour les femmes il tient de son oncle Ce sera un parfait gentleman ajouta t elle en serrant les dents pour donner à la phrase un accent légèrement britannique Est ce que il ne pourrait pas venir une fois prendre a cup of tea comme disent nos voisins les Anglais Il ne aurait que à me envoyer un bleu le matin Je ne savais pas ce que ce était que un bleu Je ne comprenais pas la moitié des mots que disait la dame mais la crainte que ne y fût cachée quelque question à laquelle il eût été impoli de ne pas répondre me empêchait de cesser de les écouter avec attention et je en éprouvais une grande fatigue Mais non ce est impossible dit mon oncle en haussant les épaules il est très tenu il travaille beaucoup Il a tous les prix à son cours ajouta t il à voix basse pour que je ne entende pas ce mensonge et que je ne y contredise pas Qui sait ce sera peut être un petit Victor Hugo une espèce de Vaulabelle vous savez Je adore les artistes répondit la dame en rose il ne y a que eux qui comprennent les femmes Que eux et les êtres de élite comme vous Excusez mon ignorance ami Qui est Vaulabelle Est ce les volumes dorés que il y a dans la petite bibliothèque vitrée de votre boudoir Vous savez que vous me avez promis de me les prêter je en aurai grand soin Mon oncle qui détestait prêter ses livres ne répondit rien et me conduisit jusque à le antichambre Eperdu de amour pour la dame en rose je couvris de baisers fous les joues pleines de tabac de mon vieil oncle et tandis que avec assez de embarras il me laissait entendre sans oser me le dire ouvertement que il aimerait autant que je ne parlasse pas de cette visite à mes parents je lui disais les larmes aux yeux que le souvenir de sa bonté était en moi si fort que je trouverais bien un jour le moyen de lui témoigner ma reconnaissance Il était si fort en effet que deux heures plus tard après quelques phrases mystérieuses et qui ne me parurent pas donner à mes parents une idée assez nette de la nouvelle importance dont je étais doué je trouvai plus explicite de leur raconter dans les moindres détails la visite que je venais de faire Je ne croyais pas ainsi causer de ennuis à mon oncle Comment le aurais je cru puisque je ne le désirais pas Et je ne pouvais supposer que mes parents trouveraient du mal dans une visite où je ne en trouvais pas Ne arrive t il pas tous les jours que un ami nous demande de ne pas manquer de le excuser auprès de une femme à qui il a été empêché de écrire et que nous négligions de le faire jugeant que cette personne ne peut pas attacher de importance à un silence qui ne en a pas pour nous Je me imaginais comme tout le monde que le cerveau des autres était un réceptacle inerte et docile sans pouvoir de réaction spécifique sur ce que on y introduisait et je ne doutais pas que en déposant dans celui de mes parents la nouvelle de la connaissance que mon oncle me avait fait faire je ne leur transmisse en même temps comme je le souhaitais le jugement bienveillant que je portais sur cette présentation Mes parents malheureusement se en remirent à des principes entièrement différents de ceux que je leur suggérais de adopter quand ils voulurent apprécier le action de mon oncle Mon père et mon grand père eurent avec lui des explications violentes je en fus indirectement informé Quelques jours après croisant dehors mon oncle qui passait en voiture découverte je ressentis la douleur la reconnaissance le remords que je aurais voulu lui exprimer A côté de leur immensité je trouvai que un coup de chapeau serait mesquin et pourrait faire supposer à mon oncle que je ne me croyais pas tenu envers lui à plus que à une banale politesse Je résolus de me abstenir de ce geste insuffisant et je détournai la tête Mon oncle pensa que je suivais en cela les ordres de mes parents il ne le leur pardonna pas et il est mort bien des années après sans que aucun de nous le ait jamais revu Aussi je ne entrais plus dans le cabinet de repos maintenant fermé de mon oncle Adolphe et après me être attardé aux abords de le arrière cuisine quand Françoise apparaissant sur le parvis me disait Je vais laisser ma fille de cuisine servir le café et monter le eau chaude il faut que je me sauve chez Mme Octave je me décidais à rentrer et montais directement lire chez moi La fille de cuisine était une personne morale une institution permanente à qui des attributions invariables assuraient une sorte de continuité et de identité à travers la succession des formes passagères en lesquelles elle se incarnait car nous ne eûmes jamais la même deux ans de suite Le année où nous mangeâmes tant de asperges la fille de cuisine habituellement chargée de les plumer était une pauvre créature maladive dans un état de grossesse déjà assez avancé quand nous arrivâmes à Pâques et on se étonnait même que Françoise lui laissât faire tant de courses et de besogne car elle commençait à porter difficilement devant elle la mystérieuse corbeille chaque jour plus remplie dont on devinait sous ses amples sarraus la forme magnifique Ceux ci rappelaient les houppelandes qui revêtent certaines des figures symboliques de Giotto dont M Swann me avait donné des photographies Ce est lui même qui nous le avait fait remarquer et quand il nous demandait des nouvelles de la fille de cuisine il nous disait Comment va la Charité de Giotto De ailleurs elle même la pauvre fille engraissée par sa grossesse jusque à la figure jusque aux joues qui tombaient droites et carrées ressemblait en effet assez à ces vierges fortes et hommasses matrones plutôt dans lesquelles les vertus sont personnifiées à le Arena Et je me rends compte maintenant que ces Vertus et ces Vices de Padoue lui ressemblaient encore de une autre manière De même que le image de cette fille était accrue par le symbole ajouté que elle portait devant son ventre sans avoir le air de en comprendre le sens sans que rien dans son visage en traduisît la beauté et le esprit comme un simple et pesant fardeau de même ce est sans paraître se en douter que la puissante ménagère qui est représentée à le Arena au dessous du nom Caritas et dont la reproduction était accrochée au mur de ma salle de études à Combray incarne cette vertu ce est sans que aucune pensée de charité semble avoir jamais pu être exprimée par son visage énergique et vulgaire Par une belle invention du peintre elle foule aux pieds les trésors de la terre mais absolument comme si elle piétinait des raisins pour en extraire le jus ou plutôt comme elle aurait monté sur des sacs pour se hausser et elle tend à Dieu son coeur enflammé disons mieux elle le lui passe comme une cuisinière passe un tire bouchon par le soupirail de son sous sol à quelque un qui le lui demande à la fenêtre du rez de chaussée Le Envie elle aurait eu davantage une certaine expression de envie Mais dans cette fresque là encore le symbole tient tant de place et est représenté comme si réel le serpent qui siffle aux lèvres de le Envie est si gros il lui remplit si complètement sa bouche grande ouverte que les muscles de sa figure sont distendus pour pouvoir le contenir comme ceux de un enfant qui gonfle un ballon avec son souffle et que le attention de le Envie et la nôtre du même coup tout entière concentrée sur le action de ses lèvres ne a guère de temps à donner à de envieuses pensées Malgré toute le admiration que M Swann professait pour ces figures de Giotto je ne eus longtemps aucun plaisir à considérer dans notre salle de études où on avait accroché les copies que il me en avait rapportées cette Charité sans charité cette Envie qui avait le air de une planche illustrant seulement dans un livre de médecine la compression de la glotte ou de la luette par une tumeur de la langue ou par le introduction de le instrument de le opérateur une Justice dont le visage grisâtre et mesquinement régulier était celui là même qui à Combray caractérisait certaines jolies bourgeoises pieuses et sèches que je voyais à la messe et dont plusieurs étaient enrôlées de avance dans les milices de réserve de le Injustice Mais plus tard je ai compris que le étrangeté saisissante la beauté spéciale de ces fresques tenait à la grande place que le symbole y occupait et que le fait que il fût représenté non comme un symbole puisque la pensée symbolisée ne était pas exprimée mais comme réel comme effectivement subi ou matériellement manié donnait à la signification de le oeuvre quelque chose de plus littéral et de plus précis à son enseignement quelque chose de plus concret et de plus frappant Chez la pauvre fille de cuisine elle aussi le attention ne était elle pas sans cesse ramenée à son ventre par le poids qui le tirait et de même encore bien souvent la pensée des agonisants est tournée vers le côté effectif douloureux obscur viscéral vers cet envers de la mort qui est précisément le côté que elle leur présente que elle leur fait rudement sentir et qui ressemblé beaucoup plus à un fardeau qui les écrase à une difficulté de respirer à un besoin de boire que à ce que nous appelons le idée de la mort Il fallait que ces Vertus et ces Vices de Padoue eussent en eux bien de la réalité puisque ils me apparaissaient comme aussi vivants que la servante enceinte et que elle même ne me semblait pas beaucoup moins allégorique Et peut être cette non participation du moins apparente de le âme de un être à la vertu qui agit par lui a aussi en dehors de sa valeur esthétique une réalité sinon psychologique au moins comme on dit physiognomonique Quand plus tard je ai eu le occasion de rencontrer au cours de ma vie dans des couvents par exemple des incarnations vraiment saintes de la charité active elles avaient généralement un air allègre positif indifférent et brusque de chirurgien pressé ce visage où ne se lit aucune commisération aucun attendrissement devant la souffrance humaine aucune crainte de la heurter et qui est le visage sans douceur le visage antipathique et sublime de la vraie bonté Pendant que la fille de cuisine faisant briller involontairement la supériorité de Françoise comme le Erreur par le contraste rend plus éclatant le triomphe de la Vérité servait du café qui selon maman ne était que de le eau chaude et montait ensuite dans nos chambres de le eau chaude qui était à peine tiède je me étais étendu sur mon lit un livre à la main dans ma chambre qui protégeait en tremblant sa fraîcheur transparente et fragile contre le soleil de le après midi derrière ses volets presque clos où un reflet de jour avait pourtant trouvé moyen de faire passer ses ailes jaunes et restait immobile entre le bois et le vitrage dans un coin comme un papillon posé Il faisait à peine assez clair pour lire et la sensation de la splendeur de la lumière ne me était donnée que par les coups frappés dans la rue de la Cure par Camus averti par Françoise que ma tante ne reposait pas et que on pouvait faire du bruit contre des caisses poussiéreuses mais qui retentissant dans le atmosphère sonore spéciale aux temps chauds semblaient faire voler au loin des astres écarlates et aussi par les mouches qui exécutaient devant moi dans leur petit concert comme la musique de chambre de le été elle ne le évoque pas à la façon de un air de musique humaine qui entendu par hasard à la belle saison vous la rappelle ensuite elle est unie à le été par un lien plus nécessaire née des beaux jours ne renaissant que avec eux contenant un peu de leur essence elle ne en réveille pas seulement le image dans notre mémoire elle en certifie le retour la présence effective ambiante immédiatement accessible Cette obscure fraîcheur de ma chambre était au plein soleil de la rue ce que le ombre est au rayon ce est à dire aussi lumineuse que lui et offrait à mon imagination le spectacle total de le été dont mes sens si je avais été en promenade ne auraient pu jouir que par morceaux et ainsi elle se accordait bien à mon repos qui grâce aux aventures racontées par mes livres et qui venaient le émouvoir supportait pareil au repos de une main immobile au milieu de une eau courante le choc et le animation de un torrent de activité Mais ma grande mère même si le temps trop chaud se était gâté si un orage ou seulement un grain était survenu venait me supplier de sortir Et ne voulant pas renoncer à ma lecture je allais du moins la continuer au jardin sous le marronnier dans une petite guérite en sparterie et en toile au fond de laquelle je étais assis et me croyais caché aux yeux des personnes qui pourraient venir faire visite à mes parents Et ma pensée ne était elle pas aussi comme une autre crèche au fond de laquelle je sentais que je restais enfoncé même pour regarder ce qui se passait au dehors Quand je voyais un objet extérieur la conscience que je le voyais restait entre moi et lui le bordait de un mince liséré spirituel qui me empêchait de jamais toucher directement sa matière elle se volatilisait en quelque sorte avant que je prisse contact avec elle comme un corps incandescent que on approche de un objet mouillé ne touche pas son humidité parce que il se fait toujours précéder de une zone de évaporation Dans le espèce de écran diapré de états différents que tandis que je lisais déployait simultanément ma conscience et qui allaient des aspirations les plus profondément cachées en moi même jusque à la vision tout extérieure de le horizon que je avais au bout du jardin sous les yeux ce que il y avait de abord en moi de plus intime la poignée sans cesse en mouvement qui gouvernait le reste ce était ma croyance en la richesse philosophique en la beauté du livre que je lisais et mon désir de me les approprier quel que fût ce livre Car même si je le avais acheté à Combray en le apercevant devant le épicerie Borange trop distante de la maison pour que Françoise pût se y fournir comme chez Camus mais mieux achalandée comme papeterie et librairie retenu par des ficelles dans la mosaïque des brochures et des livraisons qui revêtaient les deux vantaux de sa porte plus mystérieuse plus semée de pensées que une porte de cathédrale ce est que je le avais reconnu pour me avoir été cité comme un ouvrage remarquable par le professeur ou le camarade qui me paraissait à cette époque détenir le secret de la vérité et de la beauté à demi pressenties à demi incompréhensibles dont la connaissance était le but vague mais permanent de ma pensée Après cette croyance centrale qui pendant ma lecture exécutait de incessants mouvements du dedans au dehors vers la découverte de la vérité venaient les émotions que me donnait le action à laquelle je prenais part car ces après midi là étaient plus remplis de événements dramatiques que ne le est souvent toute une vie Ce était les événements qui survenaient dans le livre que je lisais il est vrai que les personnages que ils affectaient ne étaient pas réels comme disait Françoise Mais tous les sentiments que nous font éprouver la joie ou le infortune de un personnage réel ne se produisent en nous que par le intermédiaire de une image de cette joie ou de cette infortune le ingéniosité du premier romancier consista à comprendre que dans le appareil de nos émotions le image étant le seul élément essentiel la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif Un être réel si profondément que nous sympathisions avec lui pour une grande part est perçu par nos sens ce est à dire nous reste opaque offre un poids mort que notre sensibilité ne peut soulever Que un malheur le frappe ce ne est que en une petite partie de la notion totale que nous avons de lui que nous pourrons en être émus bien plus ce ne est que en une partie de la notion totale que il a de soi que il pourra le être lui même La trouvaille du romancier a été de avoir le idée de remplacer ces parties impénétrables à le âme par une quantité égale de parties immatérielles ce est à dire que notre âme peut se assimiler Que importe dès lors que les actions les émotions de ces êtres de un nouveau genre nous apparaissent comme vraies puisque nous les avons faites nôtres puisque ce est en nous que elles se produisent que elles tiennent sous leur dépendance tandis que nous tournons fiévreusement les pages du livre la rapidité de notre respiration et le intensité de notre regard Et une fois que le romancier nous a mis dans cet état où comme dans tous les états purement intérieurs toute émotion est décuplée où son livre va nous troubler à la façon de un rêve mais de un rêve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont le souvenir durera davantage alors voici que il déchaîne en nous pendant une heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous mettrions dans la vie des années à connaître quelques uns et dont les plus intenses ne nous seraient jamais révélés parce que la lenteur avec laquelle ils se produisent nous en ôte la perception ainsi notre coeur change dans la vie et ce est la pire douleur mais nous ne la connaissons que dans la lecture en imagination dans la réalité il change comme certains phénomènes de la nature se produisent assez lentement pour que si nous pouvons constater successivement chacun de ses états différents en revanche la sensation même du changement nous soit épargnée Déjà moins intérieur à mon corps que cette vie des personnages venait ensuite à demi projeté devant moi le paysage où se déroulait le action et qui exerçait sur ma pensée une bien plus grande influence que le autre que celui que je avais sous les yeux quand je les levais du livre Ce est ainsi que pendant deux étés dans la chaleur du jardin de Combray je ai eu à cause du livre que je lisais alors la nostalgie de un pays montueux et fluviatile où je verrais beaucoup de scieries et où au fond de le eau claire des morceaux de bois pourrissaient sous des touffes de cresson non loin montaient le long de murs bas des grappes de fleurs violettes et rougeâtres Et comme le rêve de une femme qui me aurait aimé était toujours présent à ma pensée ces étés là ce rêve fut imprégné de la fraîcheur des eaux courantes et quelle que fût la femme que je évoquais des grappes de fleurs violettes et rougeâtres se élevaient aussitôt de chaque côté de elle comme des couleurs complémentaires Ce ne était pas seulement parce que une image dont nous rêvons reste toujours marquée se embellit et bénéficie du reflet des couleurs étrangères qui par hasard le entourent dans notre rêverie car ces paysages des livres que je lisais ne étaient pas pour moi que des paysages plus vivement représentés à mon imagination que ceux que Combray mettait sous mes yeux mais qui eussent été analogues Par le choix que en avait fait le auteur par la foi avec laquelle ma pensée allait au devant de sa parole comme de une révélation ils me semblaient être impression que ne me donnait guère le pays où je me trouvais et surtout notre jardin produit sans prestige de la correcte fantaisie du jardinier que méprisait ma grande mère une part véritable de la Nature elle même digne de être étudiée et approfondie Si mes parents me avaient permis quand je lisais un livre de aller visiter la région que il décrivait je aurais cru faire un pas inestimable dans la conquête de la vérité Car si on a la sensation de être toujours entouré de son âme ce ne est pas comme de une prison immobile plutôt on est comme emporté avec elle dans un perpétuel élan pour la dépasser pour atteindre à le extérieur avec une sorte de découragement en entendant toujours autour de soi cette sonorité identique qui ne est pas écho du dehors mais retentissement de une vibration interne On cherche à retrouver dans les choses devenues par là précieuses le reflet que notre âme a projeté sur elles on est déçu en constatant que elles semblent dépourvues dans la nature du charme que elles devaient dans notre pensée au voisinage de certaines idées parfois on convertit toutes les forces de cette âme en habileté en splendeur pour agir sur des êtres dont nous sentons bien que ils sont situés en dehors de nous et que nous ne les atteindrons jamais Aussi si je imaginais toujours autour de la femme que je aimais les lieux que je désirais le plus alors si je eusse voulu que ce fût elle qui me les fît visiter qui me ouvrît le accès de un monde inconnu ce ne était pas par le hasard de une simple association de pensée non ce est que mes rêves de voyage et de amour ne étaient que des moments que je sépare artificiellement aujourde hui comme si je pratiquais des sections à des hauteurs différentes de un jet de eau irisé et en apparence immobile dans un même et infléchissable jaillissement de toutes les forces de ma vie Enfin en continuant à suivre du dedans au dehors les états simultanément juxtaposés dans ma conscience et avant de arriver jusque à le horizon réel qui les enveloppait je trouve des plaisirs de un autre genre celui de être bien assis de sentir la bonne odeur de le air de ne pas être dérangé par une visite et quand une heure sonnait au clocher de Saint Hilaire de voir tomber morceau par morceau ce qui de le après midi était déjà consommé jusque à ce que je entendisse le dernier coup qui me permettait de faire le total et après lequel le long silence qui le suivait semblait faire commencer dans le ciel bleu toute la partie qui me était encore concédée pour lire jusque au bon dîner que apprêtait Françoise et qui me réconforterait des fatigues prises pendant la lecture du livre à la suite de son héros Et à chaque heure il me semblait que ce était quelques instants seulement auparavant que la précédente avait sonné la plus récente venait se inscrire tout près de le autre dans le ciel et je ne pouvais croire que soixante minutes eussent tenu dans ce petit arc bleu qui était compris entre leurs deux marques de or Quelquefois même cette heure prématurée sonnait deux coups de plus que la dernière il y en avait donc une que je ne avais pas entendue quelque chose qui avait eu lieu ne avait pas eu lieu pour moi le intérêt de la lecture magique comme un profond sommeil avait donné le change à mes oreilles hallucinées et effacé la cloche de or sur la surface azurée du silence Beaux après midi du dimanche sous le marronnier du jardin de Combray soigneusement vidés par moi des incidents médiocres de mon existence personnelle que je y avais remplacés par une vie de aventures et de aspirations étranges au sein de un pays arrosé de eaux vives vous me évoquez encore cette vie quand je pense à vous et vous la contenez en effet pour le avoir peu à peu contournée et enclose tandis que je progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur du jour dans le cristal successif lentement changeant et traversé de feuillages de vos heures silencieuses sonores odorantes et limpides Quelquefois je étais tiré de ma lecture dès le milieu de le après midi par la fille du jardinier qui courait comme une folle renversant sur son passage un oranger se coupant un doigt se cassant une dent et criant Les voilà les voilà pour que Françoise et moi nous accourions et ne manquions rien du spectacle Ce était les jours où pour des manoeuvres de garnison la troupe traversait Combray prenant généralement la rue Sainte Hildegarde Tandis que nos domestiques assis en rang sur des chaises en dehors de la grille regardaient les promeneurs dominicaux de Combray et se faisaient voir de eux la fille du jardinier par la fente que laissaient entre elles deux maisons lointaines de le avenue de la Gare avait aperçu le éclat des casques Les domestiques avalent rentré précipitamment leurs chaises car quand les cuirassiers défilaient rue Sainte Hildegarde ils en remplissaient toute la largeur et le galop des chevaux rasait les maisons couvrant les trottoirs submergés comme des berges qui offrent un lit trop étroit à un torrent déchaîné Pauvres enfants disait Françoise à peine arrivée à la grille et déjà en larmes pauvre jeunesse qui sera fauchée comme un pré rien que de y penser je en suis choquée ajoutait elle en mettant la main sur son coeur là où elle avait reçu ce choc Ce est beau ne est ce pas madame Françoise de voir des jeunes gens qui ne tiennent pas à la vie disait le jardinier pour la faire monter Il ne avait pas parlé en vain De ne pas tenir à la vie Mais à quoi donc que il faut tenir si ce ne est pas à la vie le seul cadeau que le bon Dieu ne fasse jamais deux fois Hélas mon Dieu Ce est pourtant vrai que ils ne y tiennent pas Je les ai vus en 70 ils ne ont plus peur de la mort dans ces misérables guerres ce est ni plus ni moins des fous et puis ils ne valent plus la corde pour les pendre ce ne est pas des hommes ce est des lions Pour Françoise la comparaison de un homme à un lion que elle prononçait li on ne avait rien de flatteur La rue Sainte Hildegarde tournait trop court pour que on pût voir venir de loin et ce était par cette fente entre les deux maisons de le avenue de la Gare que on apercevait toujours de nouveaux casques courant et brillant au soleil Le jardinier aurait voulu savoir se il y en avait encore beaucoup à passer et il avait soif car le soleil tapait Alors tout de un coup sa fille se élançait comme de une place assiégée faisait une sortie atteignait le angle de la rue et après avoir bravé cent fois la mort venait nous rapporter avec une carafe de coco la nouvelle que ils étaient bien un mille qui venaient sans arrêter du côté de Thiberzy et de Méséglise Françoise et le jardinier réconciliés discutaient sur la conduite à tenir en cas de guerre Voyez vous Françoise disait le jardinier la révolution vaudrait mieux parce que quand on la déclare il ne y a que ceux qui veulent partir qui y vont Ah oui au moins je comprends cela ce est plus franc Le jardinier croyait que à la déclaration de guerre on arrêtait tous les chemins de fer Pardi pour pas que on se sauve disait Françoise Et le jardinier Ah ils sont malins car il ne admettait pas que la guerre ne fût pas une espèce de mauvais tour que le État essayait de jouer au peuple et que si on avait eu le moyen de le faire il ne est pas une seule personne qui ne eût filé Mais Françoise se hâtait de rejoindre ma tante je retournais à mon livre les domestiques se réinstallaient devant la porte à regarder tomber la poussière et le émotion que avaient soulevées les soldats Longtemps après que le accalmie était venue un flot inaccoutumé de promeneurs noircissait encore les rues de Combray Et devant chaque maison même celles où ce ne était pas le habitude les domestiques ou même les maîtres assis et regardant festonnaient le seuil de un liséré capricieux et sombre comme celui des algues et des coquilles dont une forte marée laisse le crêpe et la broderie au rivage après que elle se est éloignée Sauf ces jours là je pouvais de habitude au contraire lire tranquille Mais le interruption et le commentaire qui furent apportés une fois par une visite de Swann à la lecture que je étais en train de faire du livre de un auteur tout nouveau pour moi Bergotte eut cette conséquence que pour longtemps ce ne fut plus sur un mur décoré de fleurs violettes en quenouille mais sur un fond tout autre devant le portail de une cathédrale gothique que se détacha désormais le image de une des femmes dont je rêvais Je avais entendu parler de Bergotte pour la première fois par un de mes camarades plus âgé que moi et pour qui je avais une grande admiration Bloch En me entendant lui avouer mon admiration pour la Nuit de octobre il avait fait éclater un rire bruyant comme une trompette et me avait dit Défie toi de ta dilection assez basse pour le sieur dé Musset Ce est un coco des plus malfaisants et une assez sinistre brute Je dois confesser de ailleurs que lui et même le nommé Racine ont fait chacun dans leur vie un vers assez bien rythmé et qui a pour lui ce qui est selon moi le mérite suprême de ne signifier absolument rien Ce est La blanche Oloossone et la blanche Camyre et La fille de Minos et de Pasiphaé Ils me ont été signalés à la décharge de ces deux malandrins par un article de mon très cher maître le Père Leconte agréable aux Dieux immortels A propos voici un livre que je ne ai pas le temps de lire en ce moment qui est recommandé paraît il par cet immense bonhomme Il tient me a t on dit le auteur le sieur Bergotte pour un coco des plus subtils et bien que il fasse preuve des fois de mansuétudes assez mal explicables sa parole est pour moi oracle delphique Lis donc ces proses lyriques et si le gigantesque assembleur de rythmes qui a écrit Bhagavat et le Lévrier de Magnus a dit vrai par Apollon tu goûteras cher maître les joies nectaréennes de le Olympos Ce est sur un ton sarcastique que il me avait demandé de le appeler cher maître et que il me appelait lui même ainsi Mais en réalité nous prenions un certain plaisir à ce jeu étant encore rapprochés de le âge où on croit que on crée ce que on nomme Malheureusement je ne pus pas apaiser en causant avec Bloch et en lui demandant des explications le trouble où il me avait jeté quand il me avait dit que les beaux vers à moi qui ne attendais de eux rien de moins que la révélation de la vérité étaient de autant plus beaux que ils ne signifiaient rien du tout Bloch en effet ne fut pas réinvité à la maison Il y avait de abord été bien accueilli Mon grand père il est vrai prétendait que chaque fois que je me liais avec un de mes camarades plus que avec les autres et que je le amenais chez nous ce était toujours un juif ce qui ne lui eût pas déplu en principe même son ami Swann était de origine juive se il ne avait trouvé que ce ne était pas de habitude parmi les meilleurs que je le choisissais Aussi quand je amenais un nouvel ami il était bien rare que il ne fredonnât pas O Dieu de nos Pères de la Juive ou bien Israël romps ta chaîne ne chantant que le air naturellement Ti la lam talam talim mais je avais peur que mon camarade ne le connût et ne rétablît les paroles Avant de les avoir vus rien que en entendant leur nom qui bien souvent ne avait rien de particulièrement israélite il devinait non seulement le origine juive de ceux de mes amis qui le étaient en effet mais même ce que il y avait quelquefois de fâcheux dans leur famille Et comment se appelle t il ton ami qui vient ce soir Dumont grand père Dumont Oh je me méfie Et il chantait Archers faites bonne garde Veillez sans trêve et sans bruit Et après nous avoir posé adroitement quelques questions plus précises il se écriait A la garde A la garde ou si ce était le patient lui même déjà arrivé que il avait forcé à son insu par un interrogatoire dissimulé à confesser ses origines alors pour nous montrer que il ne avait plus aucun doute il se contentait de nous regarder en fredonnant imperceptiblement De ce timide Israélite Quoi vous guidez ici les pas ou Champs paternels Hébron douce vallée ou encore Oui je suis de la race élue Ces petites manies de mon grand père ne impliquaient aucun sentiment malveillant à le endroit de mes camarades Mais Bloch avait déplu à mes parents pour de autres raisons Il avait commencé par agacer mon père qui le voyant mouillé lui avait dit avec intérêt Mais monsieur Bloch quel temps fait il donc est ce que il a plu Je ne y comprends rien le baromètre était excellent Il ne en avait tiré que cette réponse Monsieur je ne puis absolument vous dire se il a plu Je vis si résolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne prennent pas la peine de me les notifier Mais mon pauvre fils il est idiot ton ami me avait dit mon père quand Bloch fut parti Comment il ne peut même pas me dire le temps que il fait Mais il ne y a rien de plus intéressant Ce est un imbécile Puis Bloch avait déplu à ma grande mère parce que après le déjeuner comme elle disait que elle était un peu souffrante il avait étouffé un sanglot et essuyé des larmes Comment veux tu que ça soit sincère me dit elle puisque il ne me connaît pas ou bien alors il est fou Et enfin il avait mécontenté tout le monde parce que étant venu déjeuner une heure et demie en retard et couvert de boue au lieu de se excuser il avait dit Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations de le atmosphère ni par les divisions conventionnelles du temps Je réhabiliterais volontiers le usage de la pipe de opium et du kriss malais mais je ignore celui de ces instruments infiniment plus pernicieux et de ailleurs platement bourgeois la montre et le parapluie Il serait malgré tout revenu à Combray II ne était pas pourtant le ami que mes parents eussent souhaité pour moi ils avaient fini par penser que les larmes que lui avait fait verser le indisposition de ma grande mère ne étaient pas feintes mais ils savaient de instinct ou par expérience que les élans de notre sensibilité ont peu de empire sur la suite de nos actes et la conduite de notre vie et que le respect des obligations morales la fidélité aux amis le exécution de une oeuvre le observance de un régime ont un fondement plus sûr dans des habitudes aveugles que dans ces transports momentanés ardents et stériles Ils auraient préféré pour moi à Bloch des compagnons qui ne me donneraient pas plus que il ne est convenu de accorder à ses amis selon les règles de la morale bourgeoise qui ne me enverraient pas inopinément une corbeille de fruits parce que ils auraient ce jour là pensé à moi avec tendresse mais qui ne étant pas capables de faire pencher en ma faveur la juste balance des devoirs et des exigences de le amitié sur un simple mouvement de leur imagination et de leur sensibilité ne la fausseraient pas davantage à mon préjudice Nos torts même font difficilement départir de ce que elles nous doivent ces natures dont ma grande tante était le modèle elle qui brouillée depuis des années avec une nièce à qui elle ne parlait jamais ne modifia pas pour cela le testament où elle lui laissait toute sa fortune parce que ce était sa plus proche parente et que cela se devait Mais je aimais Bloch mes parents voulaient me faire plaisir les problèmes insolubles que je me posais à propos de la beauté dénuée de signification de la fille de Minos et de Pasiphaé me fatiguaient davantage et me rendaient plus souffrant que ne auraient fait de nouvelles conversations avec lui bien que ma mère les jugeât pernicieuses Et on le aurait encore reçu à Combray si après ce dîner comme il venait de me apprendre nouvelle qui plus tard eut beau coup de influence sur ma vie et la rendit plus heureuse puis plus malheureuse que toutes les femmes ne pensaient que à le amour et que il ne y en a pas dont on ne pût vaincre les résistances il ne me avait assuré avoir entendu dire de la façon la plus certaine que ma grande tante avait eu une jeunesse orageuse et avait été publiquement entretenue Je ne pus me tenir de répéter ces propos à mes parents on le mit à la porte quand il revint et quand je le abordai ensuite dans la rue il fut extrêmement froid pour moi Mais au sujet de Bergotte il avait dit vrai Les premiers jours comme un air de musique dont on raffolera mais que on ne distingue pas encore ce que je devais tant aimer dans son style ne me apparut pas Je ne pouvais pas quitter le roman que je lisais de lui mais me croyais seulement intéressé par le sujet comme dans ces premiers moments de le amour où on va tous les jours retrouver une femme à quelque réunion à quelque divertissement par les agréments desquels on se croit attiré Puis je remarquai les expressions rares presque archaïques que il aimait employer à certains moments où un flot caché de harmonie un prélude intérieur soulevait son style et ce était aussi à ces moments là que il se mettait à parler du vain songe de la vie de le inépuisable torrent des belles apparences du tourment stérile et délicieux de comprendre et de aimer des émouvantes effigies qui anoblissent à jamais la façade vénérable et charmante des cathédrales que il exprimait toute une philosophie nouvelle pour moi par de merveilleuses images dont on aurait dit que ce était elles qui avaient éveillé ce chant de harpes qui se élevait alors et à le accompagnement duquel elles donnaient quelque chose de sublime Un de ces passages de Bergotte le troisième ou le quatrième que je eusse isolé du reste me donna une joie incomparable à celle que je avais trouvée au premier une joie que je me sentis éprouver en une région plus profonde de moi même plus unie plus vaste de où les obstacles et les séparations semblaient avoir été enlevés Ce est que reconnaissant alors ce même goût pour les expressions rares cette même effusion musicale cette même philosophie idéaliste qui avait déjà été les autres fois sans que je me en rendisse compte la cause de mon plaisir je ne eus plus le impression de être en présence de un morceau particulier de un certain livre de Bergotte traçant à la surface de ma pensée une figure purement linéaire mais plutôt du morceau idéal de Bergotte commun à tous ses livres et auquel tous les passages analogues qui venaient se confondre avec lui auraient donné une sorte de épaisseur de volume dont mon esprit semblait agrandi Je ne étais pas tout à fait le seul admirateur de Bergotte il était aussi le écrivain préféré de une amie de ma mère qui était très lettrée enfin pour lire son dernier livre paru le docteur du Boulbon faisait attendre ses malades et ce fut de son cabinet de consultation et de un parc voisin de Combray que se envolèrent quelques unes des premières graines de cette prédilection pour Bergotte espèce si rare alors aujourde hui universellement répandue et dont on trouve partout en Europe en Amérique jusque dans le moindre village la fleur idéale et commune Ce que le amie de ma mère et paraît il le docteur du Boulbon aimaient surtout dans les livres de Bergotte ce était comme moi ce même flux mélodique ces expressions anciennes quelques autres très simples et connues mais pour lesquelles la place où il les mettait en lumière semblait révéler de sa part un goût particulier enfin dans les passages tristes une certaine brusquerie un accent presque rauque Et sans doute lui même devait sentir que là étaient ses plus grands charmes Car dans les livres qui suivirent se il avait rencontré quelque grande vérité ou le nom de une célèbre cathédrale il interrompait son récit et dans une invocation une apostrophe une longue prière il donnait un libre cours à ces effluves qui dans ses premiers ouvrages restaient intérieurs à sa prose décelés seulement alors par les ondulations de la surface plus douces peut être encore plus harmonieuses quand elles étaient ainsi voilées et que on ne aurait pu indiquer de une manière précise où naissait où expirait leur murmure Ces morceaux auxquels il se complaisait étaient nos morceaux préférés Pour moi je les savais par coeur Je étais déçu quand il reprenait le fil de son récit Chaque fois que il parlait de quelque chose dont la beauté me était restée jusque là cachée des forêts de pins de la grêle de Notre Dame de Paris de Athalie ou de Phèdre il faisait dans une image exploser cette beauté jusque à moi Aussi sentant combien il y avait de parties de le univers que ma perception infirme ne distinguerait pas se il ne les rapprochait de moi je aurais voulu posséder une opinion de lui une métaphore de lui sur toutes choses surtout sur celles que je aurais le occasion de voir moi même et entre celles là particulièrement sur de anciens monuments français et certains paysages maritimes parce que le insistance avec laquelle il les citait dans ses livres prouvait que il les tenait pour riches de signification et de beauté Malheureusement sur presque toutes choses je ignorais son opinion Je ne doutais pas que elle ne fût entièrement différente des miennes puisque elle descendait de un monde inconnu vers lequel je cherchais à me élever persuadé que mes pensées eussent paru pure ineptie à cet esprit parfait je avais tellement fait table rase de toutes que quand par hasard il me arriva de en rencontrer dans tel de ses livres une que je avais déjà eue moi même mon coeur se gonflait comme si un dieu dans sa bonté me le avait rendue le avait déclarée légitime et belle Il arrivait parfois que une page de lui disait les mêmes choses que je écrivais souvent la nuit à ma grande mère et à ma mère quand je ne pouvais pas dormir si bien que cette page de Bergotte avait le air de un recueil de épigraphes pour être placées en tête de mes lettres Même plus tard quand je commençai de composer un livre certaines phrases dont la qualité ne suffit pas pour me décider à le continuer je en retrouvai le équivalent dans Bergotte Mais ce ne était que alors quand je les lisais dans son oeuvre que je pouvais en jouir quand ce était moi qui les composais préoccupé que elles reflétassent exactement ce que je apercevais dans ma pensée craignant de ne pas faire ressemblant je avais bien le temps de me demander si ce que je écrivais était agréable Mais en réalité il ne y avait que ce genre de phrases ce genre de idées que je aimais vraiment Mes efforts inquiets et mécontents étaient eux mêmes une marque de amour de amour sans plaisir mais profond Aussi quand tout de un coup je trouvais de telles phrases dans le oeuvre de un autre ce est à dire sans plus avoir de scrupules de sévérité sans avoir à me tourmenter je me laissais enfin aller avec délices au goût que je avais pour elles comme un cuisinier qui pour une fois où il ne a pas à faire la cuisine trouve enfin le temps de être gourmand Un jour ayant rencontré dans un livre de Bergotte à propos de une vieille servante une plaisanterie que le magnifique et solennel langage de le écrivain rendait encore plus ironique mais qui était la même que je avais souvent faite à ma grande mère en parlant de Françoise une autre fois où je vis que il ne jugeait pas indigne de figurer dans un de ces miroirs de la vérité que étaient ses ouvrages une remarque analogue à celle que je avais eu le occasion de faire sur notre ami M Legrandin remarques sur Françoise et M Legrandin qui étaient certes de celles que je eusse le plus délibérément sacrifiées à Bergotte persuadé que il les trouverait sans intérêt il me sembla soudain que mon humble vie et les royaumes du vrai ne étaient pas aussi séparés que je avais cru que ils coïncidaient même sur certains points et de confiance et de joie je pleurai sur les pages de le écrivain comme dans les bras de un père retrouvé De après ses livres je imaginais Bergotte comme un vieillard faible et déçu qui avait perdu des enfants et ne se était jamais consolé Aussi je lisais je chantais intérieurement sa prose plus dolce plus lento peut être que elle ne était écrite et la phrase la plus simple se adressait à moi avec une intonation attendrie Plus que tout je aimais sa philosophie je me étais donné à elle pour toujours Elle me rendait impatient de arriver à le âge où je entrerais au collège dans la classe appelée Philosophie Mais je ne voulais pas que on y fît autre chose que vivre uniquement par la pensée de Bergotte et si le on me avait dit que les métaphysiciens auxquels je me attacherais alors ne lui ressembleraient en rien je aurais ressenti le désespoir de un amoureux qui veut aimer pour la vie et à qui on parle des autres maîtresses que il aura plus tard Un dimanche pendant ma lecture au jardin je fus dérangé par Swann qui venait voir mes parents Que est ce que vous lisez on peut regarder Tiens du Bergotte Qui donc vous a indiqué ses ouvrages Je lui dis que ce était Bloch Ah oui ce garçon que je ai vu une fois ici qui ressemble tellement au portrait de Mahomet II par Bellini Oh ce est frappant il a les mêmes sourcils circonflexes le même nez recourbé les mêmes pommettes saillantes Quand il aura une barbiche ce sera la même personne En tout cas il a du goût car Bergotte est un charmant esprit Et voyant combien je avais le air de admirer Bergotte Swann qui ne parlait jamais des gens que il connaissait fit par bonté une exception et me dit Je le connais beaucoup si cela pouvait vous faire plaisir que il écrive un mot en tête de votre volume je pourrais le lui demander Je ne osai pas accepter mais posai à Swann des questions sur Bergotte Est ce que vous pourriez me dire quel est le acteur que il préfère Le acteur je ne sais pas Mais je sais que il ne égale aucun artiste homme à la Berma que il met au dessus de tout Le avez vous entendue Non Monsieur mes parents ne me permettent pas de aller au théâtre Ce est malheureux Vous devriez leur demander La Berma dans Phèdre dans le Cid ce ne est que une actrice si vous voulez mais vous savez je ne crois pas beaucoup à la hiérarchie des arts et je remarquai comme cela me avait souvent frappé dans ses conversations avec les soeurs de ma grande mère que quand il parlait de choses sérieuses quand il employait une expression qui semblait impliquer une opinion sur un sujet important il avait soin de le isoler dans une intonation spéciale machinale et ironique comme se il le avait mise entre guillemets semblant ne pas vouloir la prendre à son compte et dire la hiérarchie vous savez comme disent les gens ridicules Mais alors si ce était un ridicule pourquoi disait il la hiérarchie Un instant après il ajouta Cela vous donnera une vision aussi noble que ne importe quel chef de oeuvre je ne sais pas moi que et il se mit à rire les Reines de Chartres Jusque là cette horreur de exprimer sérieusement son opinion me avait paru quelque chose qui devait être élégant et parisien et qui se opposait au dogmatisme provincial des soeurs de ma grande mère et je soupçonnais aussi que ce était une des formes de le esprit dans la coterie où vivait Swann et où par réaction sur le lyrisme des générations antérieures on réhabilitait à le excès les petits faits précis réputés vulgaires autrefois et on proscrivait les phrases Mais maintenant je trouvais quelque chose de choquant dans cette attitude de Swann en face des choses Il avait le air de ne pas oser avoir une opinion et de ne être tranquille que quand il pouvait donner méticuleusement des renseignements précis Mais il ne se rendait donc pas compte que ce était professer le opinion postuler que le exactitude de ces détails avait de le importance Je repensai alors à ce dîner où je étais si triste parce que maman ne devait pas monter dans ma chambre et où il avait dit que les bals chez la princesse de Léon ne avaient aucune importance Mais ce était pourtant à ce genre de plaisirs que il employait sa vie Je trouvais tout cela contradictoire Pour quelle autre vie réservait il de dire enfin sérieusement ce que il pensait des choses de formuler des jugements que il pût ne pas mettre entre guillemets et de ne plus se livrer avec une politesse pointilleuse à des occupations dont il professait en même temps que elles sont ridicules Je remarquai aussi dans la façon dont Swann me parla de Bergotte quelque chose qui en revanche ne lui était pas particulier mais au contraire était dans ce temps là commun à tous les admirateurs de le écrivain à le amie de ma mère au docteur du Boulbon Comme Swann ils disaient de Bergotte Ce est un charmant esprit si particulier il a une façon à lui de dire les choses un peu cherchée mais si agréable On ne a pas besoin de voir la signature on reconnaît tout de suite que ce est de lui Mais aucun ne aurait été jusque à dire Ce est un grand écrivain il a un grand talent Ils ne disaient même pas que il avait du talent Ils ne le disaient pas parce que ils ne le savaient pas Nous sommes très longs à reconnaître dans la physionomie particulière de un nouvel écrivain le modèle qui porte le nom de grand talent dans notre musée des idées générales Justement parce que cette physionomie est nouvelle nous ne la trouvons pas tout à fait ressemblante à ce que nous appelons talent Nous disons plutôt originalité charme délicatesse force et puis un jour nous nous rendons compte que ce est justement tout cela le talent Est ce que il y a des ouvrages de Bergotte où il ait parlé de la Berma demandai je à M Swann Je crois dans sa petite plaquette sur Racine mais elle doit être épuisée Il y a peut être eu cependant une réimpression Je me informerai Je peux de ailleurs demander à Bergotte tout ce que vous voulez il ne y a pas de semaine dans le année où il ne dîne à la maison Ce est le grand ami de ma fille Ils vont ensemble visiter les vieilles villes les cathédrales les châteaux Comme je ne avais aucune notion sur la hiérarchie sociale depuis longtemps le impossibilité que mon père trouvait à ce que nous fréquentions Mme et Mlle Swann avait eu plutôt pour effet en me faisant imaginer entre elles et nous de grandes distances de leur donner à mes yeux du prestige Je regrettais que ma mère ne se teignît pas les cheveux et ne se mît pas de rouge aux lèvres comme je avais entendu dire par notre voisine Mme Sazerat que Mme Swann le faisait pour plaire non à son mari mais à M de Charlus et je pensais que nous devions être pour elle un objet de mépris ce qui me peinait surtout à cause de Mlle Swann que on me avait dit être une si jolie petite fille et à laquelle je rêvais souvent en lui prêtant chaque fois un même visage arbitraire et charmant Mais quand je eus appris ce jour là que Mlle Swann était un être de une condition si rare baignant comme dans son élément naturel au milieu de tant de privilèges que quand elle demandait à ses parents se il y avait quelque un à dîner on lui répondait par ces syllabes remplies de lumière par le nom de ce convive de or qui ne était pour elle que un vieil ami de sa famille Bergotte que pour elle la causerie intime à table ce qui correspondait à ce que était pour moi la conversation de ma grande tante ce étaient des paroles de Bergotte sur tous ces sujets que il ne avait pu aborder dans ses livres et sur lesquels je aurais voulu le écouter rendre ses oracles et que enfin quand elle allait visiter des villes il cheminait à côté de elle inconnu et glorieux comme les dieux qui descendaient au milieu des mortels alors je sentis en même temps que le prix de un être comme Mlle Swann combien je lui paraîtrais grossier et ignorant et je éprouvai si vivement la douceur et le impossibilité que il y aurait pour moi à être son ami que je fus rempli à la fois de désir et de désespoir Le plus souvent maintenant quand je pensais à elle je la voyais devant le porche de une cathédrale me expliquant la signification des statues et avec un sourire qui disait du bien de moi me présentant comme son ami à Bergotte Et toujours le charme de toutes les idées que faisaient naître en moi les cathédrales le charme des coteaux de le Ile de France et des plaines de la Normandie faisait refluer ses reflets sur le image que je me formais de Mlle Swann ce était être tout prêt à le aimer Que nous croyions que un être participe à une vie inconnue où son amour nous ferait pénétrer ce est de tout ce que exige le amour pour naître ce à quoi il tient le plus et qui lui fait faire bon marché du reste Même les femmes qui prétendent ne juger un homme que sur son physique voient en ce physique le émanation de une vie spéciale Ce est pourquoi elles aiment les militaires les pompiers le uniforme les rend moins difficiles pour le visage elles croient baiser sous la cuirasse un coeur différent aventureux et doux et un jeune souverain un prince héritier pour faire les plus flatteuses conquêtes dans les pays étrangers que il visite ne a pas besoin du profil régulier qui serait peut être indispensable à un coulissier Tandis que je lisais au jardin ce que ma grande tante ne aurait pas compris que je fisse en dehors du dimanche jour où il est défendu de se occuper à rien de sérieux et où elle ne cousait pas un jour de semaine elle me aurait dit comment tu te amuses encore à lire ce ne est pourtant pas dimanche en donnant au mot amusement le sens de enfantillage et de perte de temps ma tante Léonie devisait avec Françoise en attendant le heure de Eulalie Elle lui annonçait que elle venait de voir passer Mme Goupil sans parapluie avec la robe de soie que elle se est fait faire à Châteaudun Si elle a loin à aller avant vêpres elle pourrait bien la faire saucer Peut être peut être ce qui signifiait peut être non disait Françoise pour ne pas écarter définitivement la possibilité de une alternative plus favorable Tiens disait ma tante en se frappant le front cela me fait penser que je ne ai point su si elle était arrivée à le église après le élévation Il faudra que je pense à le demander à Eulalie Françoise regardez moi ce nuage noir derrière le clocher et ce mauvais soleil sur les ardoises bien sûr que la journée ne se passera pas sans pluie Ce ne était pas possible que ça reste comme ça il faisait trop chaud Et le plus tôt sera le mieux car tant que le orage ne aura pas éclaté mon eau de Vichy ne descendra pas ajoutait ma tante dans le esprit de qui le désir de hâter la descente de le eau de Vichy le emportait infiniment sur la crainte de voir Mme Goupil gâter sa robe Peut être peut être Et ce est que quand il pleut sur la place il ne y a pas grand abri Comment trois heures se écriait tout à coup ma tante en pâlissant mais alors les vêpres sont commencées je ai oublié ma pepsine Je comprends maintenant pourquoi mon eau de Vichy me restait sur le estomac Et se précipitant sur un livre de messe relié en velours violet monté de or et de où dans sa hâte elle laissait se échapper de ces images bordées de un bandeau de dentelle de papier jaunissante qui marquent les pages des fêtes ma tante tout en avalant ses gouttes commençait à lire au plus vite les textes sacrés dont le intelligence lui était légèrement obscurcie par le incertitude de savoir si prise aussi longtemps après le eau de Vichy la pepsine serait encore capable de la rattraper et de la faire descendre Trois heures ce est incroyable ce que le temps passe Un petit coup au carreau comme si quelque chose le avait heurté suivi de une ample chute légère comme de grains de sable que on eût laissés tomber de une fenêtre au dessus puis la chute se étendant se réglant adoptant un rythme devenant fluide sonore musicale innombrable universelle ce était la pluie Eh bien Françoise que est ce que je disais Ce que cela tombe Mais je crois que je ai entendu le grelot de la porte du jardin allez donc voir qui est ce qui peut être dehors par un temps pareil Françoise revenait Ce est Mme Amédée ma grande mère qui a dit que elle allait faire un tour Ça pleut pourtant fort Cela ne me surprend point disait ma tante en levant les yeux au ciel Je ai toujours dit que elle ne avait point le esprit fait comme tout le monde Je aime mieux que ce soit elle que moi qui soit dehors en ce moment Mme Amédée ce est toujours tout le extrême des autres disait Françoise avec douceur réservant pour le moment où elle serait seule avec les autres domestiques de dire que elle croyait ma grande mère un peu piquée Voilà le salut passé Eulalie ne viendra plus soupirait ma tante ce sera le temps qui lui aura fait peur Mais il ne est pas cinq heures madame Octave il ne est que quatre heures et demie Que quatre heures et demie et je ai été obligée de relever les petits rideaux pour avoir un méchant rayon de jour A quatre heures et demie Huit jours avant les Rogations Ah ma pauvre Françoise il faut que le bon Dieu soit bien en colère après nous Aussi le monde de aujourde hui en fait trop Comme disait mon pauvre Octave on a trop oublié le bon Dieu et il se venge Une vive rougeur animait les joues de ma tante ce était Eulalie Malheureusement à peine venait elle de être introduite que Françoise rentrait et avec un sourire qui avait pour but de se mettre elle même à le unisson de la joie que elle ne doutait pas que ses paroles allaient causer à ma tante articulant les syllabes pour montrer que malgré le emploi du style indirect elle rapportait en bonne domestique les paroles mêmes dont avait daigné se servir le visiteur M le Curé serait enchanté ravi si Mme Octave ne repose pas et pouvait le recevoir M le Curé ne veut pas déranger M le Curé est en bas je y ai dit de entrer dans la salle En réalité les visites du curé ne faisaient pas à ma tante un aussi grand plaisir que le supposait Françoise et le air de jubilation dont celle ci croyait devoir pavoiser son visage chaque fois que elle avait à le annoncer ne répondait pas entièrement au sentiment de la malade Le curé excellent homme avec qui je regrette de ne pas avoir causé davantage car se il ne entendait rien aux arts il connaissait beaucoup de étymologies habitué à donner aux visiteurs de marque des renseignements sur le église il avait même le intention de écrire un livre sur la paroisse de Combray la fatiguait par des explications infinies et de ailleurs toujours les mêmes Mais quand elle arrivait ainsi juste en même temps que celle de Eulalie sa visite devenait franchement désagréable à ma tante Elle eût mieux aimé bien profiter de Eulalie et ne pas avoir tout le monde à la fois Mais elle ne osait pas ne pas recevoir le curé et faisait seulement signe à Eulalie de ne pas se en aller en même temps que lui que elle la garderait un peu seule quand il serait parti Monsieur le Curé que est ce que le on me disait que il y a un artiste qui a installé son chevalet dans votre église pour copier un vitrail Je peux dire que je suis arrivée à mon âge sans avoir jamais entendu parler de une chose pareille Que est ce que le monde aujourde hui va donc chercher Et ce que il y a de plus vilain dans le église Je ne irai pas jusque à dire que ce est ce que il y a de plus vilain car se il y a à Saint Hilaire des parties qui méritent de être visitées il y en a de autres qui sont bien vieilles dans ma pauvre basilique la seule de tout le diocèse que on ne ait même pas restaurée Mon Dieu le porche est sale et antique mais enfin de un caractère majestueux passe même pour les tapisseries de Esther dont personnellement je ne donnerais pas deux sous mais qui sont placées par les connaisseurs tout de suite après celles de Sens Je reconnais de ailleurs que à côté de certains détails un peu réalistes elles en présentent de autres qui témoignent de un véritable esprit de observation Mais que on ne vienne pas me parler des vitraux Cela a t il du bon sens de laisser des fenêtres qui ne donnent pas de jour et trompent même la vue par ces reflets de une couleur que je ne saurais définir dans une église où il ne y a pas deux dalles qui soient au même niveau et que on se refuse à me remplacer sous prétexte que ce sont les tombes des abbés de Combray et des seigneurs de Guermantes les anciens comtes de Brabant Les ancêtres directs du Duc de Guermantes de aujourde hui et aussi de la Duchesse puisque elle est une demoiselle de Guermantes qui a épousé son cousin Ma grande mère qui à force de se désintéresser des personnes finissait par confondre tous les noms chaque fois que on prononçait celui de la Duchesse de Guermantes prétendait que ce devait être une parente de Mme de Villeparisis Tout le monde éclatait de rire elle tâchait de se défendre en alléguant une certaine lettre de faire part Il me semblait me rappeler que il y avait du Guermantes là dedans Et pour une fois je étais avec les autres contre elle ne pouvant admettre que il y eût un lien entre son amie de pension et la descendante de Geneviève de Brabant Voyez Roussainville ce ne est plus aujourde hui que une paroisse de fermiers quoique dans le antiquité cette localité ait dû un grand essor au commerce des chapeaux de feutre et des pendules Je ne suis pas certain de le étymologie de Roussainville Je croirais volontiers que le nom primitif était Rouville Radulfi villa comme Châteauroux Castrum Radulfi mais je vous parlerai de cela une autre fois Hé bien le église a des vitraux superbes presque tous modernes et cette imposante Entrée de Louis Philippe à Combray qui serait mieux à sa place à Combray même et qui vaut dit on la fameuse verrière de Chartres Je voyais même hier le frère du docteur Percepied qui est amateur et qui la regarde comme de un plus beau travail Mais comme je le lui disais à cet artiste qui semble du reste très poli qui est paraît il un véritable virtuose du pinceau que lui trouvez vous donc de extraordinaire à ce vitrail qui est encore un peu plus sombre que les autres Je suis sûre que si vous le demandiez à Monseigneur dit mollement ma tante qui commençait à penser que elle allait être fatiguée il ne vous refuserait pas un vitrail neuf Comptez y madame Octave répondait le curé Mais ce est justement Monseigneur qui a attaché le grelot à cette malheureuse verrière en prouvant que elle représente Gilbert le Mauvais sire de Guermantes le descendant direct de Geneviève de Brabant qui était une demoiselle de Guermantes recevant le absolution de saint Hilaire Mais je ne vois pas où est saint Hilaire Mais si dans le coin du vitrail vous ne avez jamais remarqué une dame en robe jaune Hé bien ce est saint Hilaire que on appelle aussi vous le savez dans certaines provinces saint Illiers saint Hélier et même dans le Jura saint Ylie Ces diverses corruptions de sanctus Hilarius ne sont pas du reste les plus curieuses de celles qui se sont produites dans les noms des bienheureux Ainsi votre patronne ma bonne Eulalie sancta Eulalia savez vous ce que elle est devenue en Bourgogne Saint Éloi tout simplement elle est devenue un saint Voyez vous Eulalie que après votre mort on fasse de vous un homme Monsieur le Curé a toujours le mot pour rigoler Le frère de Gilbert Charles le Bègue prince pieux mais qui ayant perdu de bonne heure son père Pépin le insensé mort des suites de sa maladie mentale exerçait le pouvoir suprême avec toute la présomption de une jeunesse à qui la discipline a manqué dès que la figure de un particulier ne lui revenait pas dans une ville y faisait massacrer jusque au dernier habitant Gilbert voulant se venger de Charles fit brûler le église de Combray la primitive église alors celle que Théodebert en quittant avec sa cour la maison de campagne que il avait près de ici à Thiberzy Theodeberciacus pour aller combattre les Burgondes avait promis de bâtir au dessus du tombeau de saint Hilaire si le Bienheureux lui procurait la victoire Il ne en reste que la crypte où Théodore a dû vous faire descendre puisque Gilbert brûla le reste Ensuite il défit le infortuné Charles avec le aide de Guillaume le Conquérant le curé prononçait Guilôme ce qui fait que beaucoup de Anglais viennent pour visiter Mais il ne semble pas avoir su se concilier la sympathie des habitants de Combray car ceux ci se ruèrent sur lui à la sortie de la messe et lui tranchèrent la tête Du reste Théodore prête un petit livre qui donne les explications Mais ce qui est incontestablement le plus curieux dans notre église ce est le point de vue que on a du clocher et qui est grandiose Certainement pour vous qui ne êtes pas très forte je ne vous conseillerais pas de monter nos quatre vingt dix sept marches juste la moitié du célèbre dôme de Milan Il y a de quoi fatiguer une personne bien portante de autant plus que on monte plié en deux si on ne veut pas se casser la tête et on ramasse avec ses effets toutes les toiles de araignées de le escalier En tous cas il faudrait bien vous couvrir ajoutait il sans apercevoir le indignation que causait à ma tante le idée que elle fût capable de monter dans le clocher car il fait un de ces courants de air une fois arrivé là haut Certaines personnes affirment y avoir ressenti le froid de la mort Ne importe le dimanche il y a toujours des sociétés qui viennent même de très loin pour admirer la beauté du panorama et qui se en retournent enchantées Tenez dimanche prochain si le temps se maintient vous trouveriez certainement du monde comme ce sont les Rogations Il faut avouer du reste que on jouit de là de un coup de oeil féerique avec des sortes de échappées sur la plaine qui ont un cachet tout particulier Quand le temps est clair on peut distinguer jusque à Verneuil Surtout on embrasse à la fois des choses que on ne peut voir habituellement que le une sans le autre comme le cours de la Vivonne et les fossés de Saint Assise lès Combray dont elle est séparée par un rideau de grands arbres ou encore comme les différents canaux de Jouy le Vicomte Gaudiacus vice comitis comme vous savez Chaque fois que je suis allé à Jouy le Vicomte je ai bien vu un bout du canal puis quand je avais tourné une rue je en voyais un autre mais alors je ne voyais plus le précédent Je avais beau les mettre ensemble par la pensée cela ne me faisait pas grand effet Du clocher de SaintHilaire ce est autre chose ce est tout un réseau où la localité est prise Seulement on ne distingue pas de eau on dirait de grandes fentes qui coupent si bien la ville en quartiers que elle est comme une brioche dont les morceaux tiennent ensemble mais sont déjà découpés Il faudrait pour bien faire être à la fois dans le clocher de Saint Hilaire et à Jouy le Vicomte Le curé avait tellement fatigué ma tante que à peine était il parti elle était obligée de renvoyer Eulalie Tenez ma pauvre Eulalie disait elle de une voix faible en tirant une pièce de une petite bourse que elle avait à portée de sa main voilà pour que vous ne me oubliez pas dans vos prières Ah mais madame Octave je ne sais pas si je dois vous savez bien que ce ne est pas pour cela que je viens disait Eulalie avec la même hésitation et le même embarras chaque fois que si ce était la première et avec une apparence de mécontentement qui égayait ma tante mais ne lui déplaisait pas car si un jour Eulalie en prenant la pièce avait un air un peu moins contrarié que de coutume ma tante disait Je ne sais pas ce que avait Eulalie je lui ai pourtant donné la même chose que de habitude elle ne avait pas le air contente Je crois que elle ne a pourtant pas à se plaindre soupirait Françoise qui avait une tendance à considérer comme de la menue monnaie tout ce que lui donnait ma tante pour elle ou pour ses enfants et comme des trésors follement gaspillés pour une ingrate les piécettes mises chaque dimanche dans la main de Eulalie mais si discrètement que Françoise ne arrivait jamais à les voir Ce ne est pas que le argent que ma tante donnait à Eulalie Françoise le eût voulu pour elle Elle jouissait suffisamment de ce que ma tante possédait sachant que les richesses de la maîtresse du même coup élèvent et embellissent aux yeux de tous sa servante et que elle Françoise était insigne et glorifiée dans Combray Jouy le Vicomte et autres lieux pour les nombreuses fermes de ma tante les visites fréquentes et prolongées du curé le nombre singulier des bouteilles de eau de Vichy consommées Elle ne était avare que pour ma tante si elle avait géré sa fortune ce qui eût été son rêve elle le aurait préservée des entreprises de autrui avec une férocité maternelle Elle ne aurait pourtant pas trouvé grand mal à ce que ma tante que elle savait incurablement généreuse se fût laissée aller à donner si au moins çe avait été à des riches Peut être pensait elle que ceux là ne ayant pas besoin des cadeaux de ma tante ne pouvaient être soupçonnés de le aimer à cause de eux De ailleurs offerts à des personnes de une grande position de fortune à Mme Sazerat à M Swann à M Legrandin à Mme Goupil à des personnes de même rang que ma tante et qui allaient bien ensemble ils lui apparaissaient comme faisant partie des usages de cette vie étrange et brillante des gens riches qui chassent se donnent des bals se font des visites et que elle admirait en souriant Mais il ne en allait plus de même si les bénéficiaires de la générosité de ma tante étaient de ceux que Françoise appelait des gens comme moi des gens qui ne sont pas plus que moi et qui étaient ceux que elle méprisait le plus à moins que ils ne le appelassent Madame Françoise et ne se considérassent comme étant moins que elle Et quand elle vit que malgré ses conseils ma tante ne en faisait que à sa tête et jetait le argent Françoise le croyait du moins pour des créatures indignes elle commença à trouver bien petits les dons que ma tante lui faisait en comparaison des sommes imaginaires prodiguées à Eulalie Il ne y avait pas dans les environs de Combray de ferme si conséquente que Françoise ne supposât que Eulalie eût pu facilement le acheter avec tout ce que lui rapportaient ses visites Il est vrai que Eulalie faisait la même estimation des richesses immenses et cachées de Françoise Habituellement quand Eulalie était partie Françoise prophétisait sans bienveillance sur son compte Elle la haïssait mais elle la craignait et se croyait tenue quand elle était là à lui faire bon visage Elle se rattrapait après son départ sans la nommer jamais à vrai dire mais en proférant des oracles sibyllins ou des sentences de un caractère général telles que celles de le Ecclésiaste mais dont le application ne pouvait échapper à ma tante Après avoir regardé par le coin du rideau si Eulalie avait refermé la porte Les personnes flatteuses savent se faire bien venir et ramasser les pépettes mais patience le bon Dieu les punit tout par un beau jour disait elle avec le regard latéral et le insinuation de Joas pensant exclusivement à Athalie quand il dit Le bonheur des méchants comme un torrent se écoule Mais quand le curé était venu aussi et que sa visite interminable avait épuisé les forces de ma tante Françoise sortait de la chambre derrière Eulalie et disait Madame Octave je vous laisse reposer vous avez le air beaucoup fatiguée Et ma tante ne répondait même pas exhalant un soupir qui semblait devoir être le dernier les yeux clos comme morte Mais à peine Françoise était elle descendue que quatre coups donnés avec la plus grande violence retentissaient dans la maison et ma tante dressée sur son lit criait Est ce que Eulalie est déjà partie Croyez vous que je ai oublié de lui demander si Mme Goupil était arrivée à la messe avant le élévation Courez vite après elle Mais Françoise revenait ne ayant pu rattraper Eulalie Ce est contrariant disait ma tante en hochant la tête La seule chose importante que je avais à lui demander Ainsi passait la vie pour ma tante Léonie toujours identique dans la douce uniformité de ce que elle appelait avec un dédain affecté et une tendresse profonde son petit traintrain Préservé par tout le monde non seulement à la maison où chacun ayant éprouvé le inutilité de lui conseiller une meilleure hygiène se était peu à peu résigné à le respecter mais même dans le village où à trois rues de nous le emballeur avant de clouer ses caisses faisait demander à Françoise si ma tante ne reposait pas ce traintrain fut pourtant troublé une fois cette année là Comme un fruit caché qui serait parvenu à maturité sans que on se en aperçût et se détacherait spontanément survint une nuit la délivrance de la fille de cuisine Mais ses douleurs étaient intolérables et comme il ne y avait pas de sage femme à Combray Françoise dut partir avant le jour en chercher une à Thiberzy Ma tante à cause des cris de la fille de cuisine ne put reposer et Françoise malgré la courte distance ne étant revenue que très tard lui manqua beaucoup Aussi ma mère me dit elle dans la matinée Monte donc voir si ta tante ne a besoin de rien Je entrai dans la première pièce et par la porte ouverte vis ma tante couchée sur le côté qui dormait je le entendis ronfler légèrement Je allais me en aller doucement mais sans doute le bruit que je avais fait était intervenu dans son sommeil et en avait changé la vitesse comme on dit pour les automobiles car la musique du ronflement se interrompit une seconde et reprit un ton plus bas puis elle se éveilla et tourna à demi son visage que je pus voir alors il exprimait une sorte de terreur elle venait évidemment de avoir un rêve affreux elle ne pouvait me voir de la façon dont elle était placée et je restais là ne sachant si je devais me avancer ou me retirer mais déjà elle semblait revenue au sentiment de la réalité et avait reconnu le mensonge des visions qui le avaient effrayée un sourire de joie de pieuse reconnaissance envers Dieu qui permet que la vie soit moins cruelle que les rêves éclaira faiblement son visage et avec cette habitude que elle avait prise de se parler à mi voix à elle même quand elle se croyait seule elle murmura Dieu soit loué nous ne avons comme tracas que la fille de cuisine qui accouche Voilà t il pas que je rêvais que mon pauvre Octave était ressuscité et que il voulait me faire faire une promenade tous les jours Sa main se tendit vers son chapelet qui était sur la petite table mais le sommeil recommençant ne lui laissa pas la force de le atteindre elle se rendormit tranquillisée et je sortis à pas de loup de la chambre sans que elle ni personne eût jamais appris ce que je avais entendu Quand je dis que en dehors de événements très rares comme cet accouchement le traintrain de ma tante ne subissait jamais aucune variation je ne parle pas de celles qui se répétant toujours identiques à des intervalles réguliers ne introduisaient au sein de le uniformité que une sorte de uniformité secondaire Ce est ainsi que tous les samedis comme Françoise allait dans le après midi au marché de Roussainville le Pin le déjeuner était pour tout le monde une heure plus tôt Et ma tante avait si bien pris le habitude de cette dérogation hebdomadaire à ses habitudes que elle tenait à cette habitude là autant que aux autres Elle y était si bien routinée comme disait Françoise que se il lui avait fallu un samedi attendre pour déjeuner le heure habituelle cela le eût autant dérangée que si elle avait dû un autre jour avancer son déjeuner à le heure du samedi Cette avance du déjeuner donnait de ailleurs au samedi pour nous tous une figure particulière indulgente et assez sympathique Au moment où de habitude on a encore une heure à vivre avant la détente du repas on savait que dans quelques secondes on allait voir arriver des endives précoces une omelette de faveur un bifteck immérité Le retour de ce samedi asymétrique était un de ces petits événements intérieurs locaux presque civiques qui dans les vies tranquilles et les sociétés fermées créent une sorte de lien national et deviennent le thème favori des conversations des plaisanteries des récits exagérés à plaisir il eût été le noyau tout prêt pour un cycle légendaire si le un de nous avait eu la tête épique Dès le matin avant de être habillés sans raison pour le plaisir de éprouver la force de la solidarité on se disait les uns aux autres avec bonne humeur avec cordialité avec patriotisme Il ne y a pas de temps à perdre ne oublions pas que ce est samedi cependant que ma tante conférant avec Françoise et songeant que la journée serait plus longue que de habitude disait Si vous leur faisiez un beau morceau de veau comme ce est samedi Si à dix heures et demie un distrait tirait sa montre en disant Allons encore une heure et demie avant le déjeuner chacun était enchanté de avoir à lui dire Mais voyons à quoi pensez vous vous oubliez que ce est samedi on en riait encore un quart de heure après et on se promettait de monter raconter cet oubli à ma tante pour le amuser Le visage du ciel même semblait changé Après le déjeuner le soleil conscient que ce était samedi flânait une heure de plus au haut du ciel et quand quelque un pensant que on était en retard pour la promenade disait Comment seulement deux heures en voyant passer les deux coups du clocher de Saint Hilaire qui ont le habitude de ne rencontrer encore personne dans les chemins désertés à cause du repas de midi ou de la sieste le long de la rivière vive et blanche que le pêcheur même a abandonnée et passent solitaires dans le ciel vacant où ne restent que quelques nuages paresseux tout le monde en choeur lui répondait Mais ce qui vous trompe ce est que on a déjeuné une heure plus tôt vous savez bien que ce est samedi La surprise de un barbare nous appelions ainsi tous les gens qui ne savaient pas ce que avait de particulier le samedi qui étant venu à onze pour parler à mon père nous avait trouvés à table était une des choses qui dans sa vie avaient le plus égayé Françoise Mais si elle trouvait amusant que le visiteur interloqué ne sût pas que nous déjeunions plus tôt le samedi elle trouvait plus comique encore tout en sympathisant du fond du coeur avec ce chauvinisme étroit que mon père lui ne eût pas eu le idée que ce barbare pouvait le ignorer et eût répondu sans autre explication à son étonnement de nous voir déjà dans la salle à manger Mais voyons ce est samedi Parvenue à ce point de son récit elle essuyait des larmes de hilarité et pour accroître le plaisir que elle éprouvait elle prolongeait le dialogue inventait ce que avait répondu le visiteur à qui ce samedi ne expliquait rien Et bien loin de nous plaindre de ses additions elles ne nous suffisaient pas encore et nous disions Mais il me semblait que il avait dit aussi autre chose Ce était plus long la première fois quand vous le avez raconté Ma grande tante elle même laissait son ouvrage levait la tête et regardait par dessus son lorgnon Le samedi avait encore ceci de particulier que ce jour là pendant le mois de mai nous sortions après le dîner pour aller au mois de Marie Comme nous y rencontrions parfois M Vinteuil très sévère pour le genre déplorable des jeunes gens négligés dans les idées de le époque actuelle ma mère prenait garde que rien ne clochât dans ma tenue puis on partait pour le église Ce est au mois de Marie que je me souviens de avoir commencé à aimer les aubépines Ne étant pas seulement dans le église si sainte mais où nous avions le droit de entrer posées sur le autel même inséparables des mystères à la célébration desquels elles prenaient part elles faisaient courir au milieu des flambeaux et des vases sacrés leurs branches attachées horizontalement les unes aux autres en un apprêt de fête et que enjolivaient encore les festons de leur feuillage sur lequel étaient semés à profusion comme sur une traîne de mariée de petits bouquets de boutons de une blancheur éclatante Mais sans oser les regarder que à la dérobée je sentais que ces apprêts pompeux étaient vivants et que ce était la nature elle même qui en creusant ces découpures dans les feuilles en ajoutant le ornement suprême de ces blancs boutons avait rendu cette décoration digne de ce qui était à la fois une réjouissance populaire et une solennité mystique Plus haut se ouvraient leurs corolles çà et là avec une grâce insouciante retenant si négligemment comme un dernier et vaporeux atour le bouquet de étamines fines comme des fils de la Vierge qui les embrumait tout entières que en suivant que en essayant de mimer au fond de moi le geste de leur efflorescence je le imaginais comme si çe avait été le mouvement de tête étourdi et rapide au regard coquet aux pupilles diminuées de une blanche jeune fille distraite et vive M Vinteuil était venu avec sa fille se placer à côté de nous De une bonne famille il avait été le professeur de piano des soeurs de ma grande mère et quand après la mort de sa femme et un héritage que il avait fait il se était retiré auprès de Combray on le recevait souvent à la maison Mais de une pudibonderie excessive il cessa de venir pour ne pas rencontrer Swann qui avait fait ce que il appelait un mariage déplacé dans le goût du jour Ma mère ayant appris que il composait lui avait dit par amabilité que quand elle irait le voir il faudrait que il lui fît entendre quelque chose de lui M Vinteuil en aurait eu beaucoup de joie mais il poussait la politesse et la bonté jusque à de tels scrupules que se mettant toujours à la place des autres il craignait de les ennuyer et de leur paraître égoïste se il suivait ou seulement laissait deviner son désir Le jour où mes parents étaient allés chez lui en visite je les avais accompagnés mais ils me avaient permis de rester dehors et comme la maison de M Vinteuil Montjouvain était en contrebas de un monticule buissonneux où je me étais caché je me étais trouvé de plain pied avec le salon du second étage à cinquante centimètres de la fenêtre Quand on était venu lui annoncer mes parents je avais vu M Vinteuil se hâter de mettre en évidence sur le piano un morceau de musique Mais une fois mes parents entrés il le avait retiré et mis dans un coin Sans doute avait il craint de leur laisser supposer que il ne était heureux de les voir que pour leur jouer de ses compositions Et chaque fois que ma mère était revenue à la charge au cours de la visite il avait répété plusieurs fois Mais je ne sais qui a mis cela sur le piano ce ne est pas sa place et avait détourné la conversation sur de autres sujets justement parce que ceux là le intéressaient moins Sa seule passion était pour sa fille et celle ci qui avait le air de un garçon paraissait si robuste que on ne pouvait se empêcher de sourire en voyant les précautions que son père prenait pour elle ayant toujours des châles supplémentaires à lui jeter sur les épaules Ma grande mère faisait remarquer quelle expression douce délicate presque timide passait souvent dans les regards de cette enfant si rude dont le visage était semé de taches de son Quand elle venait de prononcer une parole elle le entendait avec le esprit de ceux à qui elle le avait dite se alarmait des malentendus possibles et on voyait se éclairer se découper comme par transparence sous la figure hommasse du bon diable les traits plus fins de une jeune fille éplorée Quand au moment de quitter le église je me agenouillai devant le autel je sentis tout de un coup en me relevant se échapper des aubépines une odeur amère et douce de amandes et je remarquai alors sur les fleurs de petites places plus blondes sous lesquelles je me figurai que devait être cachée cette odeur comme sous les parties gratinées le goût de une frangipane ou sous leurs taches de rousseur celui des joues de Mlle Vinteuil Malgré la silencieuse immobilité des aubépines cette intermittente odeur était comme le murmure de leur vie intense dont le autel vibrait ainsi que une haie agreste visitée par de vivantes antennes auxquelles on pensait en voyant certaines étamines presque rousses qui semblaient avoir gardé la virulence printanière le pouvoir irritant de insectes aujourde hui métamorphosés en fleurs Nous causions un moment avec M Vinteuil devant le porche en sortant de le église Il intervenait entre les gamins qui se chamaillaient sur la place prenait la défense des petits faisait des sermons aux grands Si sa fille nous disait de sa grosse voix combien elle avait été contente de nous voir aussitôt il semblait que en elle même une soeur plus sensible rougissait de ce propos de bon garçon étourdi qui avait pu nous faire croire que elle sollicitait de être invitée chez nous Son père lui jetait un manteau sur les épaules ils montaient dans un petit buggy que elle conduisait elle même et tous deux retournaient à Montjouvain Quant à nous comme ce était le lendemain dimanche et que on ne se lèverait que pour la grande messe se il faisait clair de lune et que le air fût chaud au lieu de nous faire rentrer directement mon père par amour de la gloire nous faisait faire par le calvaire une longue promenade que le peu de aptitude de ma mère à se orienter et à se reconnaître dans son chemin lui faisait considérer comme la prouesse de un génie stratégique Parfois nous allions jusque au viaduc dont les enjambées de pierre commençaient à la garé et me représentaient le exil et la détresse hors du monde civilisé parce que chaque année en venant de Paris on nous recommandait de faire bien attention quand ce serait Combray de ne pas laisser passer la station de être prêts de avance car le train repartait au bout de deux minutes et se engageait sur le viaduc au delà des pays chrétiens dont Combray marquait pour moi le extrême limite Nous revenions par le boulevard de la gare où étaient les plus agréables villas de la commune Dans chaque jardin le clair de lune comme Hubert Robert semait ses degrés rompus de marbre blanc ses jets de eau ses grilles entre ouvertes Sa lumière avait détruit le bureau du Télégraphe II ne en subsistait plus que une colonne à demi brisée mais qui gardait la beauté de une ruine immortelle Je traînais la jambe je tombais de sommeil le odeur des tilleuls qui embaumait me apparaissait comme une récompense que on ne pouvait obtenir que au prix des plus grandes fatigues et qui ne en valait pas la peine De grilles fort éloignées les unes des autres des chiens réveillés par nos pas solitaires faisaient alterner des aboiements comme il me arrive encore quelquefois de en entendre le soir et entre lesquels dut venir quand sur son emplacement on créa le jardin public de Combray se réfugier le boulevard de la gare car où que je me trouve dès que ils commencent à retentir et à se répondre je le aperçois avec ses tilleuls et son trottoir éclairé par la lune Tout de un coup mon père nous arrêtait et demandait à ma mère Où sommes nous Épuisée par la marche mais fière de lui elle lui avouait tendrement que elle ne en savait absolument rien Il haussait les épaules et riait Alors comme se il le avait sortie de la poche de son veston avec sa clef il nous montrait debout devant nous la petite porte de derrière de notre jardin qui était venue avec le coin de la rue du Saint Esprit nous attendre au bout de ces chemins inconnus Ma mère lui disait avec admiration Tu es extraordinaire Et à partir de cet instant je ne avais plus un seul pas à faire le sol marchait pour moi dans ce jardin où depuis si longtemps mes actes avaient cessé de être accompagnés de attention volontaire le Habitude venait de me prendre dans ses bras et me portait jusque à mon lit comme un petit enfant Si la journée du samedi qui commençait une heure plus tôt et où elle était privée de Françoise passait plus lentement que une autre pour ma tante elle en attendait pourtant le retour avec impatience depuis le commencement de la semaine comme contenant toute la nouveauté et la distraction que fût encore capable de supporter son corps affaibli et maniaque Et ce ne est pas cependant que elle ne aspirât parfois à quelque plus grand changement que elle ne eût de ces heures de exception où le on a soif de quelque chose de autre que ce qui est et où ceux que le manque de énergie ou de imagination empêche de tirer de eux mêmes un principe de rénovation demandent à la minute qui vient au facteur qui sonne de leur apporter du nouveau fût ce du pire une émotion une douleur où la sensibilité que le bonheur a fait taire comme une harpe oisive veut résonner sous une main même brutale et dût elle en être brisée où la volonté qui a si difficilement conquis le droit de être livrée sans obstacle à ses désirs à ses peines voudrait jeter les rênes entre les mains de événements impérieux fussent ils cruels Sans doute comme les forces de ma tante taries à la moindre fatigue ne lui revenaient que goutte à goutte au sein de son repos le réservoir était trop long à remplir et il se passait des mois avant que elle eût ce léger trop plein que de autres dérivent dans le activité et dont elle était incapable de savoir et de décider comment user Je ne doute pas que alors comme le désir de la remplacer par des pommes de terre béchamel finissait au bout de quelque temps par naître du plaisir même que lui causait le retour quotidien de la purée dont elle ne se fatiguait pas elle ne tirât de le accumulation de ces jours monotones auxquels elle tenait tant le attente de un cataclysme domestique limité à la durée de un moment mais qui la forcerait de accomplir une fois pour toutes un de ces changements dont elle reconnaissait que ils lui seraient salutaires et auxquels elle ne pouvait de elle même se décider Elle nous aimait véritablement elle aurait eu plaisir à nous pleurer survenant à un moment où elle se sentait bien et ne était pas en sueur la nouvelle que la maison était la proie de un incendie où nous avions déjà tous péri et qui ne allait plus bientôt laisser subsister une seule pierre des murs mais auquel elle aurait eu tout le temps de échapper sans se presser à condition de se lever tout de suite a dû souvent hanter ses espérances comme unissant aux avantages secondaires de lui faire savourer dans un long regret toute sa tendresse pour nous et de être la stupéfaction du village en conduisant notre deuil courageuse et accablée moribonde debout celui bien plus précieux de la forcer au bon moment sans temps à perdre sans possibilité de hésitation énervante à aller passer le été dans sa jolie ferme de Mirougrain où il y avait une chute de eau Comme ne était jamais survenu aucun événement de ce genre dont elle méditait certainement la réussite quand elle était seule absorbée dans ses innombrables jeux de patience et qui le eût désespérée au premier commencement de réalisation au premier de ces petits faits imprévus de cette parole annonçant une mauvaise nouvelle et dont on ne peut plus jamais oublier le accent de tout ce qui porte le empreinte de la mort réelle bien différente de sa possibilité logique et abstraite elle se rabattait pour rendre de temps en temps sa vie plus intéressante à y introduire des péripéties imaginaires que elle suivait avec passion Elle se plaisait à supposer tout de un coup que Françoise la volait que elle recourait à la ruse pour se en assurer la prenait sur le fait habituée quand elle faisait seule des parties de cartes à jouer à la fois son jeu et le jeu de son adversaire elle se prononçait à elle même les excuses embarrassées de Françoise et y répondait avec tant de feu et de indignation que le un de nous entrant à ces moments là la trouvait en nage les yeux étincelants ses faux cheveux déplacés laissant voir son front chauve Françoise entendit peut être parfois dans la chambre voisine de mordants sarcasmes qui se adressaient à elle et dont le invention ne eût pas soulagé suffisamment ma tante se ils étaient restés à le état purement immatériel et si en les murmurant à mi voix elle ne leur eut donné plus de réalité Quelquefois ce spectacle dans un lit ne suffisait même pas à ma tante elle voulait faire jouer ses pièces Alors un dimanche toutes portes mystérieusement fermées elle confiait à Eulalie ses doutes sur la probité de Françoise son intention de se défaire de elle et une autre fois à Françoise ses soupçons de le infidélité de Eulalie à qui la porte serait bientôt fermée quelques jours après elle était dégoûtée de sa confidente de la veille et racoquinée avec le traître lesquels de ailleurs pour la prochaine représentation échangeraient leurs emplois Mais les soupçons que pouvait parfois lui inspirer Eulalie ne étaient que un feu de paille et tombaient vite faute de aliment Eulalie ne habitent pas la maison Il ne en était pas de même de ceux qui concernaient Françoise que ma tante sentait perpétuellement sous le même toit que elle sans que par crainte de prendre froid si elle sortait de son lit elle osât descendre à la cuisine se rendre compte se ils étaient fondés Peu à peu son esprit ne eut plus de autre occupation que de chercher à deviner ce que à chaque moment pouvait faire et chercher à lui cacher Françoise Elle remarquait les plus furtifs mouvements de physionomie de celle ci une contradiction dans ses paroles un désir que elle semblait dissimuler Et elle lui montrait que elle le avait démasquée de un seul mot qui faisait pâlir Françoise et que ma tante semblait trouver à enfoncer au coeur de la malheureuse un divertissement cruel Et le dimanche suivant une révélation de Eulalie comme ces découvertes qui ouvrent tout de un coup un champ insoupçonné à une science naissante et qui se traînait dans le ornière prouvait à ma tante que elle était dans ses suppositions bien au dessous de la vérité Mais Françoise doit le savoir maintenant que vous y avez donné une voiture Que je lui ai donné une voiture se écriait ma tante Ah mais je ne sais pas moi je croyais je le avais vue qui passait maintenant en calèche fière comme Artaban pour aller au marché de Roussainville Je avais cru que ce était Mme Octave qui lui avait donné Peu à peu Françoise et ma tante comme la bête et le chasseur ne cessaient plus de tâcher de prévenir les ruses le une de le autre Ma mère craignait que il ne se développât chez Françoise une véritable haine pour ma tante qui le offensait le plus durement que elle le pouvait En tous cas Françoise attachait de plus en plus aux moindres paroles aux moindres gestes de ma tante une attention extraordinaire Quand elle avait quelque chose à lui demander elle hésitait longtemps sur la manière dont elle devait se y prendre Et quand elle avait proféré sa requête elle observait ma tante à la dérobée tâchant de deviner dans le aspect de sa figure ce que celle ci avait pensé et déciderait Et ainsi tandis que quelque artiste qui lisant les Mémoires du XVIIe siècle et désirant de se rapprocher du grand Roi croit marcher dans cette voie en se fabriquant une généalogie qui le fait descendre de une famille historique ou en entretenant une correspondance avec un des souverains actuels de le Europe tourne précisément le dos à ce que il a le tort de chercher sous des formes identiques et par conséquent mortes une vieille dame de province qui ne faisait que obéir sincèrement à de irrésistibles manies et à une méchanceté née de le oisiveté voyait sans avoir jamais pensé à Louis XIV les occupations les plus insignifiantes de sa journée concernant son lever son déjeuner son repos prendre par leur singularité despotique un peu de le intérêt de ce que Saint Simon appelait la mécanique de la vie à Versailles et pouvait croire aussi que ses silences une nuance de bonne humeur ou de hauteur dans sa physionomie étaient de la part de Françoise le objet de un commentaire aussi passionné aussi craintif que le étaient le silence la bonne humeur la hauteur du Roi quand un courtisan ou même les plus grands seigneurs lui avaient remis une supplique au détour de une allée à Versailles Un dimanche où ma tante avait eu la visite simultanée du curé et de Eulalie et se était ensuite reposée nous étions tous montés lui dire bonsoir et maman lui adressait ses condoléances sur la mauvaise chance qui amenait toujours ses visiteurs à la même heure Je sais que les choses se sont encore mal arrangées tantôt Léonie lui dit elle avec douceur vous avez eu tout votre monde à la fois Ce que ma grande tante interrompit par Abondance de biens car depuis que sa fille était malade elle croyait devoir la remonter en lui présentant toujours tout par le bon côté Mais mon père prenant la parole Je veux profiter dit il de ce que toute la famille est réunie pour vous faire un récit sans avoir besoin de le recommencer à chacun Je ai peur que nous ne soyons fâchés avec Legrandin il me a à peine dit bonjour ce matin Je ne restai pas pour entendre le récit de mon père car je étais justement avec lui après la messe quand nous avions rencontré M Legrandin et je descendis à la cuisine demander le menu du dîner qui tous les jours me distrayait comme les nouvelles que on lit dans un journal et me excitait à la façon de un programme de fête Comme M Legrandin avait passé près de nous en sortant de le église marchant à côté de une châtelaine du voisinage que nous ne connaissions que de vue mon père avait fait un salut à la fois amical et réservé sans que nous nous arrêtions M Legrandin avait à peine répondu de un air étonné comme se il ne nous reconnaissait pas et avec cette perspective du regard particulière aux personnes qui ne veulent pas être aimables et qui du fond subitement prolongé de leurs yeux ont le air de vous apercevoir comme au bout de une route interminable et à une si grande distance que elles se contentent de vous adresser un signe de tête minuscule pour le proportionner à vos dimensions de marionnette Or la dame que accompagnait Legrandin était une personne vertueuse et considérée il ne pouvait être question que il fût en bonne fortune et gêné de être surpris et mon père se demandait comment il avait pu mécontenter Legrandin Je regretterais de autant plus de le savoir fâché dit mon père que au milieu de tous ces gens endimanchés il a avec son petit veston droit sa cravate molle quelque chose de si peu apprêté de si vraiment simple et un air presque ingénu qui est tout à fait sympathique Mais le conseil de famille fut unanimement de avis que mon père se était fait une idée ou que Legrandin à ce moment là était absorbé par quelque pensée De ailleurs la crainte de mon père fut dissipée dès le lendemain soir Comme nous revenions de une grande promenade nous aperçûmes près du Pont Vieux Legrandin qui à cause des fêtes restait plusieurs jours à Combray Il vint à nous la main tendue Connaissez vous monsieur le liseur me demanda t il ce vers de Paul Desjardins Les bois sont déjà noirs le ciel est encor bleu Ne est ce pas la fine notation de cette heure ci Vous ne avez peut être jamais lu Paul Desjardins Lisez le mon enfant aujourde hui il se mue me dit on en frère prêcheur mais ce fut longtemps un aquarelliste limpide Les bois sont déjà noirs le ciel est encor bleu Que le ciel reste toujours bleu pour vous mon jeune ami et même à le heure qui vient pour moi maintenant où les bois sont déjà noirs où la nuit tombe vite vous vous consolerez comme je fais en regardant du côté du ciel Il sortit de sa poche une cigarette resta longtemps les yeux à le horizon Adieu les camarades nous dit il tout à coup et il nous quitta A cette heure où je descendais apprendre le menu le dîner était déjà commencé et Françoise commandant aux forces de la nature devenues ses aides comme dans les féeries où les géants se font engager comme cuisiniers frappait la houille donnait à la vapeur des pommes de terre à étuver et faisait finir à point par le feu les chefs de oeuvre culinaires de abord préparés dans des récipients de céramistes qui allaient des grandes cuves marmites chaudrons et poissonnières aux terrines pour le gibier moules à pâtisserie et petits pots de crème en passant par une collection complète de casseroles de toutes dimensions Je me arrêtais à voir sur la table où la fille de cuisine venait de les écosser les petits pois alignés et nombrés comme des billes vertes dans un jeu mais mon ravissement était devant les asperges trempées de outre mer et de rose et dont le épi finement pignoché de mauve et de azur se dégrade insensiblement jusque au pied encore souillé pourtant du sol de leur plant par des irisations qui ne sont pas de la terre Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures qui se étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes de aurore en ces ébauches de arc en ciel en cette extinction de soirs bleus cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand toute la nuit qui suivait un dîner où je en avais mangé elles jouaient dans leurs farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare à changer mon pot de chambre en un vase de parfum La pauvre charité de Giotto comme le appelait Swann chargée par Françoise de les plumer les avait près de elle dans une corbeille son air était douloureux comme si elle ressentait tous les malheurs de la terre et les légères couronnes de azur qui ceignaient les asperges au dessus de leurs tuniques de rose étaient finement dessinées étoile par étoile comme le sont dans la fresque les fleurs bandées autour du front ou piquées dans la corbeille de la Vertu de Padoue Et cependant Françoise tournait à la broche un de ces poulets comme elle seule savait en rôtir qui avaient porté loin dans Combray le odeur de ses mérites et qui pendant que elle nous les servait à table faisaient prédominer la douceur dans ma conception spéciale de son caractère le arôme de cette chair que elle savait rendre si onctueuse et si tendre ne étant pour moi que le propre parfum de une de ses vertus Mais le jour où pendant que mon père consultait le conseil de famille sur la rencontre de Legrandin je descendis à la cuisine était un de ceux où la Charité de Giotto très malade de son accouchement récent ne pouvait se lever Françoise ne étant plus aidée était en retard Quand je fus en bas elle était en train dans le arrière cuisine qui donnait sur la basse cour de tuer un poulet qui par sa résistance désespérée et bien naturelle mais accompagnée par Françoise hors de elle tandis que elle cherchait à lui fendre le cou sous le oreille des cris de sale bête sale bête mettait la sainte douceur et le onction de notre servante un peu moins en lumière que il ne eût fait au dîner du lendemain par sa peau brodée de or comme une chasuble et son jus précieux égoutté de un ciboire Quand il fut mort Françoise recueillit le sang qui coulait sans noyer sa rancune eut encore un sursaut de colère et regardant le cadavre de son ennemi dit une dernière fois Sale bête Je remontai tout tremblant je aurais voulu que on mît Françoise tout de suite à la porte Mais qui me eût fait des boules aussi chaudes du café aussi parfumé et même ces poulets Et en réalité ce lâche calcul tout le monde avait eu à le faire comme moi Car ma tante Léonie savait ce que je ignorais encore que Françoise qui pour sa fille pour ses neveux aurait donné sa vie sans une plainte était pour de autres êtres de une dureté singulière Malgré cela ma tante le avait gardée car si elle connaissait sa cruauté elle appréciait son service Je me aperçus peu à peu que la douceur la componction les vertus de Françoise cachaient des tragédies de arrière cuisine comme le histoire découvre que les règnes des Rois et des Reines qui sont représentés les mains jointes dans les vitraux des églises furent marqués de incidents sanglants Je me rendis compte que en dehors de ceux de sa parenté les humains excitaient de autant plus sa pitié par leurs malheurs que ils vivaient plus éloignés de elle Les torrents de larmes que elle versait en lisant le journal sur les infortunes des inconnus se tarissaient vite si elle pouvait se représenter la personne qui en était le objet de une façon un peu précise Une de ces nuits qui suivirent le accouchement de la fille de cuisine celle ci fut prise de atroces coliques maman le entendit se plaindre se leva et réveilla Françoise qui insensible déclara que tous ces cris étaient une comédie que elle voulait faire la maîtresse Le médecin qui craignait ces crises avait mis un signet dans un livre de médecine que nous avions à la page où elles sont décrites et où il nous avait dit de nous reporter pour trouver le indication des premiers soins à donner Ma mère envoya Françoise chercher le livre en lui recommandant de ne pas laisser tomber le signet Au bout de une heure Françoise ne était pas revenue ma mère indignée crut que elle se était recouchée et me dit de aller voir moi même dans la bibliothèque Je y trouvai Françoise qui ayant voulu regarder ce que le signet marquait lisait la description clinique de la crise et poussait des sanglots maintenant que il se agissait de une malade type que elle ne connaissait pas A chaque symptôme douloureux mentionné par le auteur du traité elle se écriait Hé là Sainte Vierge est il possible que le bon Dieu veuille faire souffrir ainsi une malheureuse créature humaine Hé la pauvre Mais dès que je le eus appelée et que elle fut revenue près du lit de la Charité de Giotto ses larmes cessèrent aussitôt de couler elle ne put reconnaître ni cette agréable sensation de pitié et de attendrissement que elle connaissait bien et que la lecture des journaux lui avait souvent donnée ni aucun plaisir de même famille dans le ennui et dans le irritation de se être levée au milieu de la nuit pour la fille de cuisine et à la vue des mêmes souffrances dont la description le avait fait pleurer elle ne eut plus que des ronchonnements de mauvaise humeur même de affreux sarcasmes disant quand elle crut que nous étions partis et ne pouvions plus le entendre Elle ne avait que à ne pas faire ce que il faut pour ça ça lui a fait plaisir que elle ne fasse pas de manières maintenant Faut il tout de même que un garçon ait été abandonné du bon Dieu pour aller avec ça Ah ce est bien comme on disait dans le patois de ma pauvre mère Qui du cul de un chien se amourose Il lui parait une rose Si quand son petit fils était un peu enrhumé du cerveau elle partait la nuit même malade au lieu de se coucher pour voir se il ne avait besoin de rien faisant quatre lieues à pied avant le jour afin de être rentrée pour son travail en revanche ce même amour des siens et son désir de assurer la grandeur future de sa maison se traduisait dans sa politique à le égard des autres domestiques par une maxime constante qui fut de ne en jamais laisser un seul se implanter chez ma tante que elle mettait de ailleurs une sorte de orgueil à ne laisser approcher par personne préférant quand elle même était malade se relever pour lui donner son eau de Vichy plutôt que de permettre le accès de la chambre de sa maîtresse à la fille de cuisine Et comme cet hyménoptère observé par Fabre la guêpe fouisseuse qui pour que ses petits après sa mort aient de la viande fraîche à manger appelle le anatomie au secours de sa cruauté et ayant capturé des charançons et des araignées leur perce avec un savoir et une adresse merveilleux le centre nerveux de où dépend le mouvement des pattes mais non les autres fonctions de la vie de façon que le insecte paralysé près duquel elle dépose ses oeufs fournisse aux larves quand elles écloront un gibier docile inoffensif incapable de fuite ou de résistance mais nullement faisandé Françoise trouvait pour servir sa volonté permanente de rendre la maison intenable à tout domestique des ruses si savantes et si impitoyables que bien des années plus tard nous apprîmes que si cet été là nous avions mangé presque tous les jours des asperges ce était parce que leur odeur donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises de asthme de une telle violence que elle fut obligée de finir par se en aller Hélas nous devions définitivement changer de opinion sur Legrandin Un des dimanches qui suivit la rencontre sur le Pont Vieux après laquelle mon père avait dû confesser son erreur comme la messe finissait et que avec le soleil et le bruit du dehors quelque chose de si peu sacré entrait dans le église que Mme Goupil Mme Percepied toutes les personnes qui tout à le heure à mon arrivée un peu en retard étaient restées les yeux absorbés dans leur prière et que je aurais même pu croire ne me avoir pas vu entrer si en même temps leurs pieds ne avaient repoussé légèrement le petit banc qui me empêchait de gagner ma chaise commençaient à se entretenir avec nous à haute voix de sujets tout temporels comme si nous étions déjà sur la place nous vîmes sur le seuil brûlant du porche dominant le tumulte bariolé du marché Legrandin que le mari de cette dame avec qui nous le avions dernièrement rencontré était en train de présenter à la femme de un autre gros propriétaire terrien des environs La figure de Legrandin exprimait une animation un zèle extraordinaires il fit un profond salut avec un renversement secondaire en arrière qui ramena brusquement son dos au delà de la position de départ et que avait dû lui apprendre le mari de sa soeur Mme de Cambremer Ce redressement rapide fit refluer en une sorte de onde fougueuse et musclée la croupe de Legrandin que je ne supposais pas si charnue et je ne sais pourquoi cette ondulation de pure matière ce flot tout charnel sans expression de spiritualité et que un empressement plein de bassesse fouettait en tempête éveillèrent tout de un coup dans mon esprit la possibilité de un Legrandin tout différent de celui que nous connaissions Cette dame le pria de dire quelque chose à son cocher et tandis que il allait jusque à la voiture le empreinte de joie timide et dévouée que la présentation avait marquée sur son visage y persistait encore Ravi dans une sorte de rêve il souriait puis il revint vers la dame en se hâtant et comme il marchait plus vite que il ne en avait le habitude ses deux épaules oscillaient de droite et de gauche ridiculement et il avait le air tant il se y abandonnait entièrement en ne ayant plus souci du reste de être le jouet inerte et mécanique du bonheur Cependant nous sortions du porche nous allions passer à côté de lui il était trop bien élevé pour détourner la tête mais il fixa de son regard soudain chargé de une rêverie profonde un point si éloigné de le horizon que il ne put nous voir et ne eut pas à nous saluer Son visage restait ingénu au dessus de un veston souple et droit qui avait le air de se sentir fourvoyé malgré lui au milieu de un luxe détesté Et une lavallière à pois que agitait le vent de la Place continuait à flotter sur Legrandin comme le étendard de son fier isolement et de sa noble indépendance Au moment où nous arrivions à la maison maman se aperçut que on avait oublié le saint honoré et demanda à mon père de retourner avec moi sur nos pas dire que on le apportât tout de suite Nous croisâmes près de le église Legrandin qui venait en sens inverse conduisant la même dame à sa voiture Il passa contre nous ne se interrompit pas de parler à sa voisine et nous fit du coin de son oeil bleu un petit signe en quelque sorte intérieur aux paupières et qui ne intéressant pas les muscles de son visage put passer parfaitement inaperçu de son interlocutrice mais cherchant à compenser par le intensité du sentiment le champ un peu étroit où il en circonscrivait le expression dans ce coin de azur qui nous était affecté il fit pétiller tout le entrain de la bonne grâce qui dépassa le enjouement frisa la malice il subtilisa les finesses de le amabilité jusque aux clignements de la connivence aux demi mots aux sous entendus aux mystères de la complicité et finalement exalta les assurances de amitié jusque aux protestations de tendresse jusque à la déclaration de amour illuminant alors pour nous seuls de une langueur secrète et invisible à la châtelaine une prunelle énamourée dans un visage de glace Il avait précisément demandé la veille à mes parents de me envoyer dîner ce soir là avec lui Venez tenir compagnie à votre vieil ami me avait il dit Comme le bouquet que un voyageur nous envoie de un pays où nous ne retournerons plus faites moi respirer du lointain de votre adolescence ces fleurs des printemps que je ai traversés moi aussi il y a bien des années Venez avec la primevère la barbe de chanoine le bassin de or venez avec le sédum dont est fait le bouquet de direction de la flore balzacienne avec la fleur du jour de la Résurrection la pâquerette et la boule de neige des jardins qui commence à embaumer dans les allées de votre grande tante quand ne sont pas encore fondues les dernières boules de neige des giboulées de Pâques Venez avec la glorieuse vêture de soie du lis digne de Salomon et le émail polychrome des pensées mais venez surtout avec la brise fraîche encore des dernières gelées et qui va entre ouvrir pour les deux papillons qui depuis ce matin attendent à la porte la première rose de Jérusalem On se demandait à la maison si on devait me envoyer tout de même dîner avec M Legrandin Mais ma grande mère refusa de croire que il eût été impoli Vous reconnaissez vous même que il vient là avec sa tenue toute simple qui ne est guère celle de un mondain Elle déclarait que en tous cas et à tout mettre au pis se il le avait été mieux valait ne pas avoir le air de se en être aperçu A vrai dire mon père lui même qui était pourtant le plus irrité contre le attitude que avait eue Legrandin gardait peut être un dernier doute sur le sens que elle comportait Elle était comme toute attitude ou action où se révèle le caractère profond et caché de quelque un elle ne se relie pas à ses paroles antérieures nous ne pouvons pas la faire confirmer par le témoignage du coupable qui ne avouera pas nous en sommes réduits à celui de nos sens dont nous nous demandons devant ce souvenir isolé et incohérent se ils ne ont pas été le jouet de une illusion de sorte que de telles attitudes les seules qui aient de le importance nous laissent souvent quelques doutes Je dînai avec Legrandin sur sa terrasse il faisait clair de lune Il y a une jolie qualité de silence ne est ce pas me dit il aux coeurs blessés comme le est le mien un romancier que vous lirez plus tard prétend que conviennent seulement le ombre et le silence Et voyez vous mon enfant il vient dans la vie une heure dont vous êtes bien loin encore où les yeux las ne tolèrent plus que une lumière celle que une belle nuit comme celle ci prépare et distille avec le obscurité où les oreilles ne peuvent plus écouter de musique que celle que joue le clair de lune sur la flûte du silence Je écoutais les paroles de M Legrandin qui me paraissaient toujours si agréables mais troublé par le souvenir de une femme que je avais aperçue dernièrement pour la première fois et pensant maintenant que je savais que Legrandin était lié avec plusieurs personnalités aristocratiques des environs que peut être il connaissait celle ci prenant mon courage je lui dis Est ce que vous connaissez Monsieur la les châtelaines de Guermantes heureux aussi en prononçant ce nom de prendre sur lui une sorte de pouvoir par le seul fait de le tirer de mon rêve et de lui donner une existence objective et sonore Mais à ce nom de Guermantes je vis au milieu des yeux bleus de notre ami se ficher une petite encoche brune comme se ils venaient de être percés par une pointe invisible tandis que le reste de la prunelle réagissait en sécrétant des flots de azur Le cerne de sa paupière noircit se abaissa Et sa bouche marquée de un pli amer se ressaisissant plus vite sourit tandis que le regard restait douloureux comme celui de un beau martyr dont le corps est hérissé de flèches Non je ne les connais pas dit il mais au lieu de donner à un renseignement aussi simple à une réponse aussi peu surprenante le ton naturel et courant qui convenait il le débita en appuyant sur les mots en se inclinant en saluant de la tête à la fois avec le insistance que on apporte pour être cru à une affirmation invraisemblable comme si ce fait que il ne connût pas les Guermantes ne pouvait être le effet que de un hasard singulier et aussi avec le emphase de quelque un qui ne pouvant pas taire une situation qui lui est pénible préfère la proclamer pour donner aux autres le idée que le aveu que il fait ne lui cause aucun embarras est facile agréable spontané que la situation elle même le absence de relations avec les Guermantes pourrait bien avoir été non pas subie mais voulue par lui résulter de quelque tradition de famille principe de morale ou voeu mystique lui interdisant nommément la fréquentation des Guermantes Non reprit il expliquant par ses paroles sa propre intonation non je ne les connais pas je ne ai jamais voulu je ai toujours tenu à sauvegarder ma pleine indépendance au fond je suis une tête jacobine vous le savez Beaucoup de gens sont venus à la rescousse on me disait que je avais tort de ne pas aller à Guermantes que je me donnais le air de un malotru de un vieil ours Mais voilà une réputation qui ne est pas pour me effrayer elle est si vraie Au fond je ne aime plus au monde que quelques églises deux ou trois livres à peine davantage de tableaux et le clair de lune quand la brise de votre jeunesse apporte jusque à moi le odeur des parterres que mes vieilles prunelles ne distinguent plus Je ne comprenais pas bien que pour ne pas aller chez des gens que on ne connaît pas il fût nécessaire de tenir à son indépendance et en quoi cela pouvait vous donner le air de un sauvage ou de un ours Mais ce que je comprenais ce est que Legrandin ne était pas tout à fait véridique quand il disait ne aimer que les églises le clair de lune et la jeunesse il aimait beaucoup les gens des châteaux et se trouvait pris devant eux de une si grande peur de leur déplaire que il ne osait pas leur laisser voir que il avait pour amis des bourgeois des fils de notaires ou de agents de change préférant si la vérité devait se découvrir que ce fût en son absence loin de lui et par défaut il était snob Sans doute il ne disait jamais rien de tout cela dans le langage que mes parents et moi même nous aimions tant Et si je demandais Connaissez vous les Guermantes Legrandin le causeur répondait Non je ne ai jamais voulu les connaître Malheureusement il ne le répondait que en second car un autre Legrandin que il cachait soigneusement au fond de lui que il ne montrait pas parce que ce Legrandin là savait sur le nôtre sur son snobisme des histoires compromettantes un autre Legrandin avait déjà répondu par la blessure du regard par le rictus de la bouche par la gravité excessive du ton de la réponse par les mille flèches dont notre Legrandin se était trouvé en un instant lardé et alangui comme un saint Sébastien du snobisme Hélas que vous me faites mal non je ne connais pas les Guermantes ne réveillez pas la grande douleur de ma vie Et comme ce Legrandin enfant terrible ce Legrandin maître chanteur se il ne avait pas le joli langage de le autre avait le verbe infiniment plus prompt composé de ce que on appelle réflexes quand Legrandin le causeur voulait lui imposer silence le autre avait déjà parlé et notre ami avait beau se désoler de la mauvaise impression que les révélations de son alter ego avaient dû produire il ne pouvait que entreprendre de la pallier Et certes cela ne veut pas dire que M Legrandin ne fût pas sincère quand il tonnait contre les snobs Il ne pouvait pas savoir au moins par lui même que il le fût puisque nous ne connaissons jamais que les passions des autres et que ce que nous arrivons à savoir des nôtres ce ne est que de eux que nous avons pu le apprendre Sur nous elles ne agissent que de une façon seconde par le imagination qui substitue aux premiers mobiles des mobiles de relais qui sont plus décents Jamais le snobisme de Legrandin ne lui conseillait de aller voir souvent une duchesse Il chargeait le imagination de Legrandin de lui faire apparaître cette duchesse comme parée de toutes les grâces Legrandin se rapprochait de la Duchesse se estimant de céder à cet attrait de le esprit et de la vertu que ignorent les infâmes snobs Seuls les autres savaient que il en était un car grâce à le incapacité où ils étaient de comprendre le travail intermédiaire de son imagination ils voyaient en face le une de le autre le activité mondaine de Legrandin et sa cause première Maintenant à la maison on ne avait plus aucune illusion sur M Legrandin et nos relations avec lui se étaient fort espacées Maman se amusait infiniment chaque fois que elle prenait Legrandin en flagrant délit du péché que il ne avouait pas que il continuait à appeler le péché sans rémission le snobisme Mon père lui avait de la peine à prendre les dédains de Legrandin avec tant de détachement et de gaîté et quand on pensa une année à me envoyer passer les grandes vacances à Balbec avec ma grande mère il dit Il faut absolument que je annonce à Legrandin que vous irez à Balbec pour voir se il vous offrira de vous mettre en rapport avec sa soeur Il ne doit pas se souvenir nous avoir dit que elle demeurait à deux kilomètres de là Ma grande mère qui trouvait que aux bains de mer il faut être du matin au soir sur la plage à humer le sel et que on ne y doit connaître personne parce que les visites les promenades sont autant de pris sur le air marin demandait au contraire que on ne parlât pas de nos projets à Legrandin voyant déjà sa soeur Mme de Cambremer débarquant à le hôtel au moment où nous serions sur le point de aller à la pêche et nous forçant à rester enfermés pour la recevoir Mais maman riait de ses craintes pensant à part elle que le danger ne était pas si menaçant que Legrandin ne serait pas si pressé de nous mettre en relations avec sa soeur Or sans que on eût besoin de lui parler de Balbec ce fut lui même Legrandin qui ne se doutant pas que nous eussions jamais le intention de aller de ce côté vint se mettre dans le piège un soir où nous le rencontrâmes au bord de la Vivonne Il y a dans les nuages ce soir des violets et des bleus bien beaux ne est ce pas mon compagnon dit il à mon père un bleu surtout plus floral que aérien un bleu de cinéraire qui surprend dans le ciel Et ce petit nuage rose ne a t il pas aussi un teint de fleur de oeillet ou de hydrangea Il ne y a guère que dans la Manche entre Normandie et Bretagne que je ai pu faire de plus riches observations sur cette sorte de règne végétal de le atmosphère Là bas près de Balbec près de ces lieux si sauvages il y a une petite baie de une douceur charmante où le coucher de soleil du pays de Auge le coucher de soleil rouge et or que je suis loin de dédaigner de ailleurs est sans caractère insignifiant mais dans cette atmosphère humide et douce se épanouissent le soir en quelques instants de ces bouquets célestes bleus et roses qui sont incomparables et qui mettent souvent des heures à se faner De autres se effeuillent tout de suite et ce est alors plus beau encore de voir le ciel entier que jonche la dispersion de innombrables pétales soufrés ou roses Dans cette baie dite de opale les plages de or semblent plus douces encore pour être attachées comme de blondes Andromèdes à ces terribles rochers des côtes voisines à ce rivage funèbre fameux par tant de naufrages où tous les hivers bien des barques trépassent au péril de la mer Balbec la plus antique ossature géologique de notre sol vraiment Ar mor la Mer la fin de la terre la région maudite que Anatole France un enchanteur que devrait lire notre petit ami a si bien peinte sous ses brouillards éternels comme le véritable pays des Cimmériens dans le Odyssée De Balbec surtout où déjà des hôtels se construisent superposés au sol antique et charmant que ils ne altèrent pas quel délice de excursionner à deux pas dans ces régions primitives et si belles Ah est ce que vous connaissez quelque un à Balbec dit mon père Justement ce petit là doit y aller passer deux mois avec sa grande mère et peut être avec ma femme Legrandin pris au dépourvu par cette question à un moment où ses yeux étaient fixés sur mon père ne put les détourner mais les attachant de seconde en seconde avec plus de intensité et tout en souriant tristement sur les yeux de son interlocuteur avec un air de amitié et de franchise et de ne pas craindre de le regarder en face il sembla lui avoir traversé la figure comme si elle fût devenue transparente et voir en ce moment bien au delà derrière elle un nuage vivement coloré qui lui créait un alibi mental et qui lui permettrait de établir que au moment où on lui avait demandé se il connaissait quelque un à Balbec il pensait à autre chose et ne avait pas entendu la question Habituellement de tels regards font dire à le interlocuteur A quoi pensez vous donc Mais mon père curieux irrité et cruel reprit Est ce que vous avez des amis de ce côté là que vous connaissez si bien Balbec Dans un dernier effort désespéré le regard souriant de Legrandin atteignit son maximum de tendresse de vague de sincérité et de distraction mais pensant sans doute que il ne y avait plus que à répondre il nous dit Je ai des amis partout où il y a des troupes de arbres blessés mais non vaincus qui se sont rapprochés pour implorer ensemble avec une obstination pathétique un ciel inclément qui ne a pas pitié de eux Ce ne est pas cela que je voulais dire interrompit mon père aussi obstiné que les arbres et aussi impitoyable que le ciel Je demandais pour le cas où il arriverait ne importe quoi à ma belle mère et où elle aurait besoin de ne pas se sentir là bas en pays perdu si vous y connaissez du monde Là comme partout je connais tout le monde et je ne connais personne répondit Legrandin qui ne se rendait pas si vite beaucoup les choses et fort peu les personnes Mais les choses elles mêmes y semblent des personnes des personnes rares de une essence délicate et que la vie aurait déçues Parfois ce est un castel que vous rencontrez sur la falaise au bord du chemin où il se est arrêté pour confronter son chagrin au soir encore rose où monte la lune de or et dont les barques qui rentrent en striant le eau diaprée hissent à leurs mâts la flamme et portent les couleurs parfois ce est une simple maison solitaire plutôt laide le air timide mais romanesque qui cache à tous les yeux quelque secret impérissable de bonheur et de désenchantement Ce pays sans vérité ajouta t il avec une délicatesse machiavélique ce pays de pure fiction est de une mauvaise lecture pour un enfant et ce ne est certes pas lui que je choisirais et recommanderais pour mon petit ami déjà si enclin à la tristesse pour son coeur prédisposé Les climats de confidence amoureuse et de regret inutile peuvent convenir au vieux désabusé que je suis ils sont toujours malsains pour un tempérament qui ne est pas formé Croyez moi reprit il avec insistance les eaux de cette baie déjà à moitié bretonne peuvent exercer une action sédative de ailleurs discutable sur un coeur qui ne est plus intact comme le mien sur un coeur dont la lésion ne est plus compensée Elles sont contre indiquées à votre âge petit garçon Bonne nuit voisins ajouta t il en nous quittant avec cette brusquerie évasive dont il avait le habitude et se retournant vers nous avec un doigt levé de docteur il résuma sa consultation Pas de Balbec avant cinquante ans et encore cela dépend de le état du coeur nous cria t il Mon père lui en reparla dans nos rencontres ultérieures le tortura de questions ce fut peine inutile comme cet escroc érudit qui employait à fabriquer de faux palimpsestes un labeur et une science dont la centième partie eût suffi à lui assurer une situation plus lucrative mais honorable M Legrandin si nous avions insisté encore aurait fini par édifier toute une éthique de paysage et une géographie céleste de la basse Normandie plutôt que de nous avouer que à deux kilomètres de Balbec habitait sa propre soeur et de être obligé à nous offrir une lettre de introduction qui ne eût pas été pour lui un tel sujet de effroi se il avait été absolument certain comme il aurait dû le être en effet avec le expérience que il avait du caractère de ma grande mère que nous ne en aurions pas profité Nous rentrions toujours de bonne heure de nos promenades pour pouvoir faire une visite à ma tante Léonie avant le dîner Au commencement de la saison où le jour finit tôt quand nous arrivions rue du Saint Esprit il y avait encore un reflet du couchant sur les vitres de la maison et un bandeau de pourpre au fond des bois du Calvaire qui se reflétait plus loin dans le étang rougeur qui accompagnée souvent de un froid assez vif se associait dans mon esprit à la rougeur du feu au dessus duquel rôtissait le poulet qui ferait succéder pour moi au plaisir poétique donné par la promenade le plaisir de la gourmandise de la chaleur et du repos Dans le été au contraire quand nous rentrions le soleil ne se couchait pas encore et pendant la visite que nous faisions chez ma tante Léonie sa lumière qui se abaissait et touchait la fenêtre était arrêtée entre les grands rideaux et les embrasses divisée ramifiée filtrée et incrustant de petits morceaux de or le bois de citronnier de la commode illuminait obliquement la chambre avec la délicatesse que elle prend dans les sous bois Mais certains jours fort rares quand nous rentrions il y avait bien longtemps que la commode avait perdu ses incrustations momentanées il ne y avait plus quand nous arrivions rue du Saint Esprit nul reflet de couchant étendu sur les vitres et le étang au pied du calvaire avait perdu sa rougeur quelquefois il était déjà couleur de opale et un long rayon de lune qui allait en se élargissant et se fendillait de toutes les rides de le eau le traversait tout entier Alors en arrivant près de la maison nous apercevions une forme sur le pas de la porte et maman me disait Mon Dieu voilà Françoise qui nous guette ta tante est inquiète aussi nous rentrons trop tard Et sans avoir pris le temps de enlever nos affaires nous montions vite chez ma tante Léonie pour la rassurer et lui montrer que contrairement à ce que elle imaginait déjà il ne nous était rien arrivé mais que nous étions allés du côté de Guermantes et dame quand on faisait cette promenade là ma tante savait pourtant bien que on ne pouvait jamais être sûr de le heure à laquelle on serait rentré Là Françoise disait ma tante quand je vous le disais que ils seraient allés du côté de Guermantes Mon Dieu ils doivent avoir une faim et votre gigot qui doit être tout desséché après ce que il a attendu Aussi est ce une heure pour rentrer comment vous êtes allés du côté de Guermantes Mais je croyais que vous le saviez Léonie disait maman Je pensais que Françoise nous avait vus sortir par la petite porte du potager Car il y avait autour de Combray deux côtés pour les promenades et si opposés que on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte quand on voulait aller de un côté ou de le autre le côté de Méséglise la Vineuse que on appelait aussi le côté de chez Swann parce que on passait devant la propriété de M Swann pour aller par là et le côté de Guermantes De Méséglise la Vineuse à vrai dire je ne ai jamais connu que le côté et des gens étrangers qui venaient le dimanche se promener à Combray des gens que cette fois ma tante elle même et nous tous ne connaissions point et que à ce signe on tenait pour des gens qui seront venus de Méséglise Quant à Guermantes je devais un jour en connaître davantage mais bien plus tard seulement et pendant toute mon adolescence si Méséglise était pour moi quelque chose de inaccessible comme le horizon dérobé à la vue si loin que on allât par les plis de un terrain qui ne ressemblait déjà plus à celui de Combray Guermantes lui ne me est apparu que comme le terme plutôt idéal que réel de son propre côté une sorte de expression géographique abstraite comme la ligne de le équateur comme le pale comme le orient Alors prendre par Guermantes pour aller à Méséglise ou le contraire me eût semblé une expression aussi dénuée de sens que prendre par le est pour aller à le ouest Comme mon père parlait toujours du côté de Méséglise comme de la plus belle vue de la plaine que il connût et du côté de Guermantes comme du type de paysage de rivière je leur donnais en les concevant ainsi comme deux entités cette cohésion cette unité qui ne appartiennent que aux créations de notre esprit la moindre parcelle de chacun de eux me semblait précieuse et manifester leur excellence particulière tandis que à côté de eux avant que on fût arrivé sur le sol sacré de le un ou de le autre les chemins purement matériels au milieu desquels ils étaient posés comme le idéal de la vue de plaine et le idéal du paysage de rivière ne valaient pas plus la peine de être regardés que par le spectateur épris de art dramatique les petites rues qui avoisinent un théâtre Mais surtout je mettais entre eux bien plus que leurs distances kilométriques la distance que il y avait entre les deux parties de mon cerveau où je pensais à eux une de ces distances dans le esprit qui ne font pas que éloigner qui séparent et mettent dans un autre plan Et cette démarcation était rendue plus absolue encore parce que cette habitude que nous avions de ne aller jamais vers les deux côtés un même jour dans une seule promenade mais une fois du côté de Méséglise une fois du côté de Guermantes les enfermait pour ainsi dire loin le un de le autre inconnaissables le un à le autre dans les vases clos et sans communication entre eux de après midi différents Quand on voulait aller du côté de Méséglise on sortait pas trop tôt et même si le ciel était couvert parce que la promenade ne était pas bien longue et ne entraînait pas trop comme pour aller ne importe où par la grande de la maison de ma tante sur la rue du Saint Esprit On était salué par le armurier on jetait ses lettres à la boîte on disait en passant à Théodore de la part de Françoise que elle ne avait plus de huile ou de café et le on sortait de la ville par le chemin qui passait le long de la barrière blanche du parc de M Swann Avant de y arriver nous rencontrions venue au devant des étrangers le odeur de ses lilas Eux mêmes de entre les petits coeurs verts et frais de leurs feuilles levaient curieusement au dessus de la barrière du parc leurs panaches de plumes mauves ou blanches que lustrait même à le ombre le soleil où elles avaient baigné Quelques uns à demi cachés par la petite maison en tuiles appelée maison des Archers où logeait le gardien dépassaient son pignon gothique de leur rose minaret Les Nymphes du printemps eussent semblé vulgaires auprès de ces jeunes houris qui gardaient dans ce jardin français les tons vifs et purs des miniatures de la Perse Malgré mon désir de enlacer leur taille souple et de attirer à moi les boucles étoilées de leur tête odorante nous passions sans nous arrêter mes parents ne allant plus à Tansonville depuis le mariage de Swann et pour ne pas avoir le air de regarder dans le parc au lieu de prendre le chemin qui longe sa clôture et qui monte directement aux champs nous en prenions un autre qui y conduit aussi mais obliquement et nous faisait déboucher trop loin Un jour mon grand père dit à mon père Vous rappelez vous que Swann a dit hier que comme sa femme et sa fille partaient pour Reims il en profiterait pour aller passer vingt quatre heures à Paris Nous pourrions longer le parc puisque ces dames ne sont pas là cela nous abrégerait de autant Nous nous arrêtâmes un moment devant la barrière Le temps des lilas approchait de sa fin quelques uns effusaient encore en hauts lustres mauves les bulles délicates de leurs fleurs mais dans bien des parties du feuillage où déferlait il y avait seulement une semaine leur mousse embaumée se flétrissait diminuée et noircie une écume creuse sèche et sans parfum Mon grand père montrait à mon père en quoi le aspect des lieux était resté le même et en quoi il avait changé depuis la promenade que il avait faite avec M Swann le jour de la mort de sa femme et il saisit cette occasion pour raconter cette promenade une fois de plus Devant nous une allée bordée de capucines montait en plein soleil vers le château A droite au contraire le parc se étendait en terrain plat Obscurcie par le ombre des grands arbres qui le entouraient une pièce de eau avait été creusée par les parents de Swann mais dans ses créations les plus factices ce est sur la nature que le homme travaille certains lieux font toujours régner autour de eux leur empire particulier arborent leurs insignes immémoriaux au milieu de un parc comme ils auraient fait loin de toute intervention humaine dans une solitude qui revient partout les entourer surgie des nécessités de leur exposition et superposée à le oeuvre humaine Ce est ainsi que au pied de le allée qui dominait le étang artificiel se était composée sur deux rangs tressés de fleurs de myosotis et de pervenches la couronne naturelle délicate et bleue qui ceint le front clair obscur des eaux et que le glaïeul laissant fléchir ses glaives avec un abandon royal étendait sur le eupatoire et la grenouillette au pied mouillé les fleurs de lis en lambeaux violettes et jaunes de son sceptre lacustre Le départ de Mlle Swann qui en me ôtant la chance terrible de la voir apparaître dans une allée de être connu et méprisé par la petite fille privilégiée qui avait Bergotte pour ami et allait avec lui visiter des cathédrales me rendait la contemplation de Tansonville indifférente la première fois où elle me était permise semblait au contraire ajouter à cette propriété aux yeux de mon grand père et de mon père des commodités un agrément passager et comme fait pour une excursion en pays de montagnes le absence de tout nuage rendre cette journée exceptionnellement propice à une promenade de ce côté je aurais voulu que leurs calculs fussent déjoués que un miracle fît apparaître Mlle Swann avec son père si près de nous que nous ne aurions pas le temps de le éviter et serions obligés de faire sa connaissance Aussi quand tout de un coup je aperçus sur le herbe comme un signe de sa présence possible un couffin oublié à côté de une ligne dont le bouchon flottait sur le eau je me empressai de détourner de un autre côté les regards de mon père et de mon grand père De ailleurs Swann nous ayant dit que ce était mal à lui de se absenter car il avait pour le moment de la famille à demeure la ligne pouvait appartenir à quelque invité On ne entendait aucun bruit de pas dans les allées Divisant la hauteur de un arbre incertain un invisible oiseau se ingéniait à faire trouver la journée courte explorait de une note prolongée la solitude environnante mais il recevait de elle une réplique si unanime un choc en retour si redoublé de silence et de immobilité que on aurait dit que il venait de arrêter pour toujours le instant que il avait cherché à faire passer plus vite La lumière tombait si implacable du ciel devenu fixe que le on aurait voulu se soustraire à son attention et le eau dormante elle même dont des insectes irritaient perpétuellement le sommeil rêvant sans doute de quelque Maelstrom imaginaire augmentait le trouble où me avait jeté la vue du flotteur de liège en semblant le entraîner à toute vitesse sur les étendues silencieuses du ciel reflété presque vertical il paraissait prêt à plonger et déjà je me demandais si sans tenir compte du désir et de la crainte que je avais de la connaître je ne avais pas le devoir de faire prévenir Mlle Swann que le poisson mordait quand il me fallut rejoindre en courant mon père et mon grand père qui me appelaient étonnés que je ne les eusse pas suivis dans le petit chemin qui monte vers les champs et où ils se étaient engagés Je le trouvai tout bourdonnant de le odeur des aubépines La haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir au dessous de elles le soleil posait à terre un quadrillage de clarté comme se il venait de traverser une verrière leur parfum se étendait aussi onctueux aussi délimité en sa forme que si je eusse été devant le autel de la Vierge et les fleurs aussi parées tenaient chacune de un air distrait son étincelant bouquet de étamines fines et rayonnantes nervures de style flamboyant comme celles qui à le église ajouraient la rampe du jubé ou les meneaux du vitrail et qui se épanouissaient en blanche chair de fleur de fraisier Combien naïves et paysannes en comparaison sembleraient les églantines qui dans quelques semaines monteraient elles aussi en plein soleil le même chemin rustique en la soie unie de leur corsage rougissant que un souffle défait Mais je avais beau rester devant les aubépines à respirer à porter devant ma pensée qui ne savait ce que elle devait en faire à perdre à retrouver leur invisible et fixe odeur à me unir au rythme qui jetait leurs fleurs ici et là avec une allégresse juvénile et à des intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux elles me offraient indéfiniment le même charme avec une profusion inépuisable mais sans me laisser approfondir davantage comme ces mélodies que on rejoue cent fois de suite sans descendre plus avant dans leur secret Je me détournais de elles un moment pour les aborder ensuite avec des forces plus fraîches Je poursuivais jusque sur le talus qui derrière la haie montait en pente raide vers les champs quelque coquelicot perdu quelques bluets restés paresseusement en arrière qui le décoraient çà et là de leurs fleurs comme la bordure de une tapisserie où apparaît clairsemé le motif agreste qui triomphera sur le panneau rares encore espacés comme les maisons isolées qui annoncent déjà le approche de un village ils me annonçaient le immense étendue où déferlent les blés où moutonnent les nuages et la vue de un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler au vent sa flamme rouge au dessus de sa bouée graisseuse et noire me faisait battre le coeur comme au voyageur qui aperçoit sur une terre basse une première barque échouée que répare un calfat et se écrie avant de le avoir encore vue La Mer Puis je revenais devant les aubépines comme devant ces chefs de oeuvre dont on croit que on saura mieux les voir quand on a cessé un moment de les regarder mais je avais beau me faire un écran de mes mains pour ne avoir que elles sous les yeux le sentiment que elles éveillaient en moi restait obscur et vague cherchant en vain à se dégager à venir adhérer à leurs fleurs Elles ne me aidaient pas à le éclaircir et je ne pouvais demander à de autres fleurs de le satisfaire Alors me donnant cette joie que nous éprouvons quand nous voyons de notre peintre préféré une oeuvre qui diffère de celles que nous connaissions ou bien si le on nous mène devant un tableau dont nous ne avions vu jusque là que une esquisse au crayon si un morceau entendu seulement au piano nous apparaît ensuite revêtu des couleurs de le orchestre mon grand père me appelant et me désignant la haie de Tansonville me dit Toi qui aimes les aubépines regarde un peu cette épine rose est elle jolie En effet ce était une épine mais rose plus belle encore que les blanches Elle aussi avait une parure de fête de ces seules vraies fêtes que sont les fêtes religieuses puisque un caprice contingent ne les applique pas comme les fêtes mondaines à un jour quelconque qui ne leur est pas spécialement destiné qui ne a rien de essentiellement férié mais une parure plus riche encore car les fleurs attachées sur la branche les unes au dessus des autres de manière à ne laisser aucune place qui ne fût décorée comme des pompons qui enguirlandent une houlette rococo étaient en couleur par conséquent de une qualité supérieure selon le esthétique de Combray si le on en jugeait par le échelle des prix dans le magasin de la Place ou chez Camus où étaient plus chers ceux des biscuits qui étaient roses Moi même je appréciais plus le fromage à la crème rose celui où le on me avait permis de écraser des fraises Et justement ces fleurs avaient choisi une de ces teintes de chose mangeable ou de tendre embellissement à une toilette pour une grande fête qui parce que elles leur présentent la raison de leur supériorité sont celles qui semblent belles avec le plus de évidence aux yeux des enfants et à cause de cela gardent toujours pour eux quelque chose de plus vif et de plus naturel que les autres teintes même lorsque ils ont compris que elles ne promettaient rien à leur gourmandise et ne avaient pas été choisies par la couturière Et certes je le avais tout de suite senti comme devant les épines blanches mais avec plus de émerveillement que ce ne était pas facticement par un artifice de fabrication humaine que était traduite le intention de festivité dans les fleurs mais que ce était la nature qui spontanément le avait exprimée avec la naïveté de une commerçante de village travaillant pour un reposoir en surchargeant le arbuste de ces rosettes de un ton trop tendre et de un Pompadour provincial Au haut des branches comme autant de ces petits rosiers aux pots cachés dans des papiers en dentelles dont aux grandes fêtes on faisait rayonner sur le autel les minces fusées pullulaient mille petits boutons de une teinte plus pâle qui en se entrouvrant laissaient voir comme au fond de une coupe de marbre rose de rouges sanguines et trahissaient plus encore que les fleurs le essence particulière irrésistible de le épine qui partout où elle bourgeonnait où elle allait fleurir ne le pouvait que en rose Intercalé dans la haie mais aussi différent de elle que une jeune fille en robe dé fête au milieu de personnes en négligé qui resteront à la maison tout prêt pour le mois de Marie dont il semblait faire partie déjà tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose le arbuste catholique et délicieux La haie laissait voir à le intérieur du parc une allée bordée de jasmins de pensées et de verveines entre lesquelles des giroflées ouvraient leur bourse fraîche du rose odorant et passé de un cuir ancien de Cordoue tandis que sur le gravier un long tuyau de arrosage peint en vert déroulant ses circuits dressait aux points où il était percé au dessus des fleurs dont il imbibait les parfums Ie éventail vertical et prismatique de ses gouttelettes multicolores Tout à coup je me arrêtai je ne pus plus bouger comme il arrive quand une vision ne se adresse pas seulement à nos regards mais requiert des perceptions plus profondes et dispose de notre être tout entier Une fillette de un blond roux qui avait le air de rentrer de promenade et tenait à la main une bêche de jardinage nous regardait levant son visage semé de taches roses Ses yeux noirs brillaient et comme je ne savais pas alors ni ne le ai appris depuis réduire en ses éléments objectifs une impression forte comme je ne avais pas ainsi que on dit assez de esprit de observation pour dégager la notion de leur couleur pendant longtemps chaque fois que je repensai à elle le souvenir de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui de un vif azur puisque elle était blonde de sorte que peut être si elle ne avait pas eu des yeux aussi noirs ce qui frappait tant la première fois que on la voyait je ne aurais pas été comme je le fus plus particulièrement amoureux en elle de ses yeux bleus Je la regardais de abord de ce regard qui ne est pas que le porte parole des yeux mais à la fenêtre duquel se penchent tous les sens anxieux et pétrifiés le regard qui voudrait toucher capturer emmener le corps que il regarde et le âme avec lui puis tant je avais peur que de une seconde à le autre mon grand père et mon père apercevant cette jeune fille me fissent éloigner en me disant de courir un peu devant eux de un second regard inconsciemment supplicateur qui tâchait de la forcer à faire attention à moi à me connaître Elle jeta en avant et de côté ses pupilles pour prendre connaissance de mon grand père et de mon père et sans doute le idée que elle en rapporta fut celle que nous étions ridicules car elle se détourna et de un air indifférent et dédaigneux se plaça de côté pour épargner à son visage de être dans leur champ visuel et tandis que continuant à marcher et ne le ayant pas aperçue ils me avaient dépassé elle laissa ses regards filer de toute leur longueur dans ma direction sans expression particulière sans avoir le air de me voir mais avec une fixité et un sourire dissimulé que je ne pouvais interpréter de après les notions que le on me avait données sur la bonne éducation que comme une preuve de outrageant mépris et sa main esquissait en même temps un geste indécent auquel quand il était adressé en public à une personne que on ne connaissait pas le petit dictionnaire de civilité que je portais en moi ne donnait que un seul sens celui de une intention insolente Allons Gilberte viens que est ce que tu fais cria de une voix perçante et autoritaire une dame en blanc que je ne avais pas vue et à quelque distance de laquelle un monsieur habillé de coutil et que je ne connaissais pas fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la tête et cessant brusquement de sourire la jeune fille prit sa bêche et se éloigna sans se retourner de mon côté de un air docile impénétrable et sournois Ainsi passa près de moi ce nom de Gilberte donné comme un talisman qui me permettrait peut être de retrouver un jour celle dont il venait de faire une personne et qui le instant de avant ne était que une image incertaine Ainsi passa t il proféré au dessus des jasmins et des giroflées aigre et frais comme les gouttes de le arrosoir vert imprégnant frisant la zone de air pur que il avait traversée et que il isolait du mystère de la vie de celle que il désignait pour les êtres heureux qui vivaient qui voyageaient avec elle déployant sous le épinier rose à hauteur de mon épaule la quintessence de leur familiarité pour moi si douloureuse avec elle avec le inconnu de sa vie où je ne entrerais pas Un instant tandis que nous nous éloignions et que mon grand père murmurait Ce pauvre Swann quel rôle ils lui font jouer on le fait partir pour que elle reste seule avec son Charlus car ce est lui je le ai reconnu Et cette petite mêlée à toute cette infamie le impression laissée en moi par le ton despotique avec lequel la mère de Gilberte lui avait parlé sans que elle répliquât en me la montrant comme forcée de obéir à quelque un comme ne étant pas supérieure à tout calma un peu ma souffrance me rendit quelque espoir et diminua mon amour Mais bien vite cet amour se éleva de nouveau en moi comme une réaction par quoi mon coeur humilié voulait se mettre de niveau avec Gilberte ou le abaisser jusque à lui Je le aimais je regrettais de ne pas avoir eu le temps et le inspiration de le offenser de lui faire mal et de la forcer à se souvenir de moi Je la trouvais si belle que je aurais voulu pouvoir revenir sur mes pas pour lui crier en haussant les épaules Comme je vous trouve laide grotesque comme vous me répugnez Cependant je me éloignais emportant pour toujours comme premier type de un bonheur inaccessible aux enfants de mon espèce de par des lois naturelles impossibles à transgresser le image de une petite fille rousse à la peau semée de taches roses qui tenait une bêche et qui riait en laissant filer sur moi de longs regards sournois et inexpressifs Et déjà le charme dont son nom avait encensé cette place sous les épines roses où il avait été entendu ensemble par elle et par moi allait gagner enduire embaumer tout ce qui le approchait ses grands parents que les miens avaient eu le ineffable bonheur de connaître la sublime profession de agent de change le douloureux quartier des Champs Élysées que elle habitait à Paris Léonie dit mon grand père en rentrant je aurais voulu te avoir avec nous tantôt Tu ne reconnaîtrais pas Tansonville Si je avais osé je te aurais coupé une branche de ces épines roses que tu aimais tant Mon grand père racontait ainsi notre promenade à ma tante Léonie soit pour la distraire soir que on ne eût pas perdu tout espoir de arriver à la faire sortir Or elle aimait beaucoup autrefois cette propriété et de ailleurs les visites de Swann avaient été les dernières que elle avait reçues alors que elle fermait déjà sa porte à tout le monde Et de même que quand il venait maintenant prendre de ses nouvelles elle était la seule personne de chez nous que il demandât encore à voir elle lui faisait répondre que elle était fatiguée mais que elle le laisserait entrer la prochaine fois de même elle dit ce soir là Oui un jour que il fera beau je irai en voiture jusque à la porte du parc Ce est sincèrement que elle le disait Elle eût aimé revoir Swann et Tansonville mais le désir que elle en avait suffisait à ce qui lui restait de forces sa réalisation les eût excédées Quelquefois le beau temps lui rendait un peu de vigueur elle se levait se habillait la fatigue commençait avant que elle fût passée dans le autre chambre et elle réclamait son lit Ce qui avait commencé pour elle plus tôt seulement que cela ne arrive de habitude ce est ce grand renoncement de la vieillesse qui se prépare à la mort se enveloppe dans sa chrysalide et que on peut observer à la fin des vies qui se prolongent tard même entre les anciens amants qui se sont le plus aimés entre les amis unis par les liens les plus spirituels et qui à partir de une certaine année cessent de faire le voyage ou la sortie nécessaire pour se voir cessent de se écrire et savent que ils ne communiqueront plus en ce monde Ma tante devait parfaitement savoir que elle ne reverrait pas Swann que elle ne quitterait plus jamais la maison mais cette réclusion définitive devait lui être rendue assez aisée pour la raison même qui selon nous aurait dû la lui rendre plus douloureuse ce est que cette réclusion lui était imposée par la diminution que elle pouvait constater chaque jour dans ses forces et qui en faisant de chaque action de chaque mouvement une fatigue sinon une souffrance donnait pour elle à le inaction à le isolement au silence la douceur réparatrice et bénie du repos Ma tante ne alla pas voir la haie de épines roses mais à tous moments je demandais à mes parents si elle ne irait pas si autrefois elle allait souvent à Tansonville tâchant de les faire parler des parents et grands parents de Mlle Swann qui me semblaient grands comme des dieux Ce nom devenu pour moi presque mythologique de Swann quand je causais avec mes parents je languissais du besoin de le leur entendre dire je ne osais pas le prononcer moi même mais je les entraînais sur des sujets qui avoisinaient Gilberte et sa famille qui la concernaient où je ne me sentais pas exilé trop loin de elle et je contraignais tout de un coup mon père en feignant de croire par exemple que la charge de mon grand père avait été déjà avant lui dans notre famille ou que la haie de épines roses que voulait voir ma tante Léonie se trouvait en terrain communal à rectifier mon assertion à me dire comme malgré moi comme de lui même Mais non cette charge là était au père de Swann cette haie fait partie du parc de Swann Alors je étais obligé de reprendre ma respiration tant en se posant sur la place où il était toujours écrit en moi pesait à me étouffer ce nom qui au moment où je le entendais me paraissait plus plein que tout autre parce que il était lourd de toutes les fois où de avance je le avais mentalement proféré Il me causait un plaisir que je étais confus de avoir osé réclamer à mes parents car ce plaisir était si grand que il avait dû exiger de eux pour que ils me le procurassent beaucoup de peine et sans compensation puisque il ne était pas un plaisir pour eux Aussi je détournais la conversation par discrétion Par scrupule aussi Toutes les séductions singulières que je mettais dans ce nom de Swann je les retrouvais en lui dès que ils le prononçaient Il me semblait alors tout de un coup que mes parents ne pouvaient pas ne pas les ressentir que ils se trouvaient placés à mon point de vue que ils apercevaient à leur tour absolvaient épousaient mes rêves et je étais malheureux comme si je les avais vaincus et dépravés Cette année là quand un peu plus tôt que de habitude mes parents eurent fixé le jour de rentrer à Paris le matin du départ comme on me avait fait friser pour être photographié coiffer avec précaution un chapeau que je ne avais encore jamais mis et revêtir une douillette de velours après me avoir cherché partout ma mère me trouva en larmes dans le petit raidillon contigu à Tansonville en train de dire adieu aux aubépines entourant de mes bras les branches piquantes et comme une princesse de tragédie à qui poseraient ces vains ornements ingrat envers le importune main qui en formant tous ces noeuds avait pris soin sur mon front de assembler mes cheveux foulant aux pieds mes papillotes arrachées et mon chapeau neuf Ma mère ne fut pas touchée par mes larmes mais elle ne put retenir un cri à la vue de la coiffe défoncée et de la douillette perdue Je ne le entendis pas O mes pauvres petites aubépines disais je en pleurant ce ne est pas vous qui voudriez me faire du chagrin me forcer à partir Vous vous ne me avez jamais fait de peine Aussi je vous aimerai toujours Et essuyant mes larmes je leur promettais quand je serais grand de ne pas imiter la vie insensée des autres hommes et même à Paris les jours de printemps au lieu de aller faire des visites et écouter des niaiseries de partir dans la campagne voir les premières aubépines Une fois dans les champs on ne les quittait plus pendant tout le reste de la promenade que on faisait du côté de Méséglise Ils étaient perpétuellement parcourus comme par un chemineau invisible par le vent qui était pour moi le génie particulier de Combray Chaque année le jour de notre arrivée pour sentir que je étais bien à Combray je montais le retrouver qui courait dans les sayons et me faisait courir à sa suite On avait toujours le vent à côté de soi du côté de Méséglise sur cette plaine bombée où pendant des lieues il ne rencontre aucun accident de terrain Je savais que Mlle Swann allait souvent à Laon passer quelques jours et bien que ce fût à plusieurs lieues la distance se trouvant compensée par le absence de tout obstacle quand par les chauds après midi je voyais un même souffle venu de le extrême horizon abaisser les blés les plus éloignés se propager comme un flot sur toute le immense étendue et venir se coucher murmurant et tiède parmi les sainfoins et les trèfles à mes pieds cette plaine qui nous était commune à tous deux semblait nous rapprocher nous unir je pensais que ce souffle avait passé auprès de elle que ce était quelque message de elle que il me chuchotait sans que je pusse le comprendre et je le embrassais au passage A gauche était un village qui se appelait Champieu Campus Pagani selon le curé Sur la droite on apercevait par delà les blés les deux clochers ciselés et rustiques de Saint André des Champs eux mêmes effilés écailleux imbriqués de alvéoles guillochés jaunissants et grumeleux comme deux épis A intervalles symétriques au milieu de le inimitable ornementation de leurs feuilles que on ne peut confondre avec la feuille de aucun autre arbre fruitier les pommiers ouvraient leurs larges pétales de satin blanc ou suspendaient les timides bouquets de leurs rougissants boutons Ce est du côté de Méséglise que je ai remarqué pour la première fois le ombre ronde que les pommiers font sur la terre ensoleillée et aussi ces soies de or impalpable que le couchant tisse obliquement sous les feuilles et que je voyais mon père interrompre de sa canne sans les faire jamais dévier Parfois dans le ciel de le après midi passait la lune blanche comme une nuée furtive sans éclat comme une actrice dont ce ne est pas le heure de jouer et qui de la salle en toilette de ville regarde un moment ses camarades se effaçant ne voulant pas que on fasse attention à elle Je aimais à retrouver son image dans des tableaux et dans des livres mais ces oeuvres de art étaient bien différentes du moins pendant les premières années avant que Bloch eût accoutumé mes yeux et ma pensée à des harmonies plus subtiles de celles où la lune me paraîtrait belle aujourde hui et où je ne le eusse pas reconnue alors Ce était par exemple quelque roman de Saintine un paysage de Gleyre où elle découpe nettement sur le ciel une faucille de argent de ces oeuvres naïvement incomplètes comme étaient mes propres impressions et que les soeurs de ma grande mère se indignaient de me voir aimer Elles pensaient que on doit mettre devant les enfants et que ils font preuve de goût en aimant de abord les oeuvres que parvenu à la maturité on admire définitivement Ce est sans doute que elles se figuraient les mérites esthétiques comme des objets matériels que un oeil ouvert ne peut faire autrement que de percevoir sans avoir eu besoin de en mûrir lentement des équivalents dans son propre coeur Ce est du côté de Méséglise à Montjouvain maison située au bord de une grande mare et adossée à un talus buissonneux que demeurait M Vinteuil Aussi croisait on souvent sur la route sa fille conduisant un buggy à toute allure A partir de une certaine année on ne la rencontra plus seule mais avec une amie plus âgée qui avait mauvaise réputation dans le pays et qui un jour se installa définitivement à Montjouvain On disait Faut il que ce pauvre M Vinteuil soit aveuglé par la tendresse pour ne pas se apercevoir de ce que on raconte et permettre à sa fille lui qui se scandalise de une parole déplacée de faire vivre sous son toit une femme pareille Il dit que ce est une femme supérieure un grand coeur et que elle aurait eu des dispositions extraordinaires pour la musique si elle les avait cultivées Il peut être sûr que ce ne est pas de musique que elle se occupe avec sa fille M Vinteuil le disait et il est en effet remarquable combien une personne excite toujours de admiration pour ses qualités morales chez les parents de toute autre personne avec qui elle a des relations charnelles Le amour physique si injustement décrié force tellement tout être à manifester jusque aux moindres parcelles que il possède de bonté de abandon de soi que elles resplendissent jusque aux yeux de le entourage immédiat Le docteur Percepied à qui sa grosse voix et ses gros sourcils permettaient de tenir tant que il voulait le rôle de perfide dont il ne avait pas le physique sans compromettre en rien sa réputation inébranlable et imméritée de bourru bienfaisant savait faire rire aux larmes le curé et tout le monde en disant de un ton rude Hé bien il paraît que elle fait de la musique avec son amie Mlle Vinteuil Ca a le air de vous étonner Moi je sais pas Ce est le père Vinteuil qui me a encore dit ça hier Après tout elle a bien le droit de aimer la musique ce te fille Moi je ne suis pas pour contrarier les vocations artistiques des enfants Vinteuil non plus à ce que il paraît Et puis lui aussi il fait de la musique avec le amie de sa fille Ah sapristi on en fait une musique dans ce te boîte là Mais que est ce que vous avez à rire mais ils font trop de musique ces gens Le autre jour je ai rencontré le père Vinteuil près du cimetière Il ne tenait pas sur ses jambes Pour ceux qui comme nous virent à cette époque M Vinteuil éviter les personnes que il connaissait se détourner quand il les apercevait vieillir en quelques mois se absorber dans son chagrin devenir incapable de tout effort qui ne avait pas directement le bonheur de sa fille pour but passer des journées entières devant la tombe de sa femme il eût été difficile de ne pas comprendre que il était en train de mourir de chagrin et de supposer que il ne se rendait pas compte des propos qui couraient Il les connaissait peut être même y ajoutait il foi Il ne est peut être pas une personne si grande que soit sa vertu que la complexité des circonstances ne puisse amener à vivre un jour dans la familiarité du vice que elle condamne le plus formellement sans que elle le reconnaisse de ailleurs tout à fait sous le déguisement de faits particuliers que il revêt pour entrer en contact avec elle et la faire souffrir paroles bizarres attitude inexplicable un certain soir de tel être que elle a par ailleurs tant de raisons pour aimer Mais pour un homme comme M Vinteuil il devait entrer bien plus de souffrance que pour un autre dans la résignation à une de ces situations que on croit à tort être le apanage exclusif du monde de la bohème elles se produisent chaque fois que a besoin de se réserver la place et la sécurité qui lui sont nécessaires un vice que la nature elle même fait épanouir chez un enfant parfois rien que en mêlant les vertus de son père et de sa mère comme la couleur de ses yeux Mais de ce que M Vinteuil connaissait peut être la conduite de sa fille il ne se ensuit pas que son culte pour elle en eût été diminué Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances ils ne ont pas fait naître celles ci ils ne les détruisent pas ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir et une avalanche de malheurs ou de maladies se succédant sans interruption dans une famille ne la fera pas douter de la bonté de son Dieu ou du talent de son médecin Mais quand M Vinteuil songeait à sa fille et à lui même du point de vue du monde du point de vue de leur réputation quand il cherchait à se situer avec elle au rang que ils occupaient dans le estime générale alors ce jugement de ordre social il le portait exactement comme le eût fait le habitant de Cornbray qui lui eût été le plus hostile il se voyait avec sa fille dans le dernier bas fond et ses manières en avaient reçu depuis peu cette humilité ce respect pour ceux qui se trouvaient au dessus de lui et que il voyait de en bas eussent ils été fort au dessous de lui jusque là cette tendance à chercher à remonter jusque à eux qui est une résultante presque mécanique de toutes les déchéances Un jour que nous marchions avec Swann dans fine rue de Combray M Vinteuil qui débouchait de une autre se était trouvé trop brusquement en face de nous pour avoir le temps de nous éviter et Swann avec cette orgueilleuse charité de le homme du monde qui au milieu de la dissolution de tous ses préjugés moraux ne trouve dans le infamie de autrui que une raison de exercer envers lui une bienveillance dont les témoignages chatouillent de autant plus le amour propre de celui qui les donne que il les sent plus précieux à celui qui les reçoit avait longuement causé avec M Vinteuil à qui jusque là il ne adressait pas la parole et lui avait demandé avant de nous quitter se il ne enverrait pas un jour sa fille jouer à Tansonville Ce était une invitation qui il y a deux ans eût indigné M Vinteuil mais qui maintenant le remplissait de sentiments si reconnaissants que il se croyait obligé par eux à ne pas avoir le indiscrétion de le accepter Le amabilité de Swann envers sa fille lui semblait être en soi même un appui si honorable et si délicieux que il pensait que il valait peut être mieux ne pas se en servir pour avoir la douceur toute platonique de le conserver Quel homme exquis nous dit il quand Swann nous eut quittés avec la même enthousiaste vénération qui tient de spirituelles et jolies bourgeoises en respect et sous le charme de une duchesse fût elle laide et sotte Quel homme exquis Quel malheur que il ait fait un mariage tout à fait déplacé Et alors tant les gens les plus sincères sont mêlés de hypocrisie et dépouillent en causant avec une personne le opinion que ils ont de elle et expriment dès que elle ne est plus là mes parents déplorèrent avec M Vinteuil le mariage de Swann au nom de principes et de convenances auxquels par cela même que ils les invoquaient en commun avec lui en braves gens de même acabit ils avaient le air de sous entendre que il ne était pas contrevenu à Montjouvain M Vinteuil ne envoya pas sa fille chez Swann Et celui ci fut le premier à le regretter Car chaque fois que il venait de quitter M Vinteuil il se rappelait que il avait depuis quelque temps un renseignement à lui demander sur quelque un qui portait le même nom que lui un de ses parents croyait il Et cette fois là il se était bien promis de ne pas oublier ce que il avait à lui dire quand M Vinteuil enverrait sa fille à Tansonville Comme la promenade du côté de Méséglise était la moins longue des deux que nous faisions autour de Combray et que à cause de cela on la réservait pour les temps incertains le climat du côté de Méséglise était assez pluvieux et nous ne perdions jamais de vue la lisière des bois de Roussainville dans le épaisseur desquels nous pourrions nous mettre à couvert Souvent le soleil se cachait derrière une nuée qui déformait son ovale et dont il jaunissait la bordure Le éclat mais non la clarté était enlevé à la campagne où toute vie semblait suspendue tandis que le petit village de Roussainville sculptait sur le ciel le relief de ses arêtes blanches avec une précision et un fini accablants Un peu de vent faisait envoler un corbeau qui retombait dans le lointain et contre le ciel blanchissant le lointain des bois paraissait plus bleu comme peint dans ces camaïeux qui décorent les trumeaux des anciennes demeures Mais de autres fois se mettait à tomber la pluie dont nous avait menacés le capucin que le opticien avait à sa devanture les gouttes de eau comme des oiseaux migrateurs qui prennent leur vol tous ensemble descendaient à rangs pressés du ciel Elles ne se séparent point elles ne vont pas à le aventure pendant la rapide traversée mais chacune tenant sa place attire à elle celle qui la suit et le ciel en est plus obscurci que au départ des hirondelles Nous nous réfugiions dans le bois Quand leur voyage semblait fini quelques unes plus débiles plus lentes arrivaient encore Mais nous ressortions de notre abri car les gouttes se plaisent aux feuillages et la terre était déjà presque séchée que plus de une se attardait à jouer sur les nervures de une feuille et suspendue à la pointe reposée brillant au soleil tout de un coup se laissait glisser de toute la hauteur de la branche et nous tombait sur le nez Souvent aussi nous allions nous abriter pêle mêle avec les saints et les patriarches de pierre sous le porche de Saint André des Champs Que cette église était française Au dessus de la porte les saints les rois chevaliers une fleur de lys à la main des scènes de noces et de funérailles étaient représentés comme ils pouvaient le être dans le âme de Françoise Le sculpteur avait aussi narré certaines anecdotes relatives à Aristote et à Virgile de la même façon que Françoise à la cuisine parlait volontiers de saint Louis comme si elle le avait personnellement connu et généralement pour faire honte par la comparaison à mes grands parents moins justes On sentait que les notions que le artiste médiéval et la paysanne médiévale survivant au XIXe siècle avaient de le histoire ancienne ou chrétienne et qui se distinguaient par autant de inexactitude que de bonhomie ils les tenaient non des livres mais de une tradition à la fois antique et directe ininterrompue orale déformée méconnaissable et vivante Une autre personnalité de Combray que je reconnaissais aussi virtuelle et prophétisée dans la sculpture gothique de Saint André des Champs ce était le jeune Théodore le garçon de chez Camus Françoise sentait de ailleurs si bien en lui un pays et un contemporain que quand ma tante Léonie était trop malade pour que Françoise pût suffire à la retourner dans son lit à la porter dans son fauteuil plutôt que de laisser la fille de cuisine monter se faire bien voir de ma tante elle appelait Théodore Or ce garçon qui passait et avec raison pour si mauvais sujet était tellement rempli de le âme qui avait décoré Saint André des Champs et notamment des sentiments de respect que Françoise trouvait dus aux pauvres malades à sa pauvre maîtresse que il avait pour soulever la tête de ma tante sur son oreiller la mine naïve et zélée des petits anges des bas reliefs se empressant un cierge à la main autour de la Vierge défaillante comme si les visages de pierre sculptée grisâtres et nus ainsi que sont les bois en hiver ne étaient que un ensommeillement que une réserve prête à refleurir dans la vie en innombrables visages populaires révérends et futés comme celui de Théodore enluminés de la rougeur de une pomme mûre Non plus appliquée à la pierre comme ces petits anges mais détachée du porche de une stature plus que humaine debout sur un socle comme sur un tabouret qui lui évitât de poser ses pieds sur le sol humide une sainte avait les joues pleines le sein ferme et qui gonflait la draperie comme une grappe mûre dans un sac de crin le front étroit le nez court et mutin les prunelles enfoncées le air valide insensible et courageux des paysannes de la contrée Cette ressemblance qui insinuait dans la statue une douceur que je ne y avais pas cherchée était souvent certifiée par quelque fille des champs venue comme nous se mettre à couvert et dont la présence pareille à celle de ces feuillages pariétaires qui ont poussé à côté des feuillages sculptés semblait destinée à permettre par une confrontation avec la nature de juger de la vérité de le oeuvre de art Devant nous dans le lointain terre promise ou maudite Roussainville dans les murs duquel je ne ai jamais pénétré Roussainville tantôt quand la pluie avait déjà cessé pour nous continuait à être châtié comme un village de la Bible par toutes les lances de le orage qui flagellaient obliquement les demeures de ses habitants ou bien était déjà pardonné par Dieu le Père qui faisait descendre vers lui inégalement longues comme les rayons de un ostensoir de autel les tiges de or effrangées de son soleil Quelquefois le temps était tout à fait gâté il fallait rentrer et rester enfermé dans la maison Çà et là au loin dans la campagne que le obscurité et le humidité faisaient ressembler à la mer des maisons isolées accrochées au flanc de une colline plongée dans la nuit et dans le eau brillaient comme des petits bateaux qui ont replié leurs voiles et sont immobiles au large pour toute la nuit Mais que importait la pluie que importait le orage Le été le mauvais temps ne est que une humeur passagère superficielle du beau temps sous jacent et fixe bien différent du beau temps instable et fluide de le hiver et qui au contraire installé sur la terre où il se est solidifié en denses feuillages sur lesquels la pluie peut se égoutter sans compromettre la résistance de leur permanente joie a hissé pour toute la saison jusque dans les rues du village aux murs des maisons et des jardins ses pavillons de soie violette ou blanche Assis dans le petit salon où je attendais le heure du dîner en lisant je entendais le eau dégoutter de nos marronniers mais je savais que le averse ne faisait que vernir leurs feuilles et que ils promettaient de demeurer là comme des gages de le été toute la nuit pluvieuse à assurer la continuité du beau temps que il avait beau pleuvoir demain au dessus de la barrière blanche de Tansonville onduleraient aussi nombreuses de petites feuilles en forme de coeur et ce est sans tristesse que je apercevais le peuplier de la rue des Perchamps adresser à le orage des supplications et des salutations désespérées ce est sans tristesse que je entendais au fond du jardin les derniers roulements du tonnerre roucouler dans les lilas Si le temps était mauvais dès le matin mes parents renonçaient à la promenade et je ne sortais pas Mais je pris ensuite le habitude de aller ces jours là marcher seul du côté de Méséglise la Vineuse dans le automne où nous dûmes venir à Combray pour la succession de ma tante Léonie car elle était enfin morte faisant triompher à la fois ceux qui prétendaient que son régime affaiblissant finirait par la tuer et non moins les autres qui avaient toujours soutenu que elle souffrait de une maladie non pas imaginaire mais organique à le évidence de laquelle les sceptiques seraient bien obligés de se rendre quand elle y aurait succombé et ne causant par sa mort de grande douleur que à un seul être mais à celui là sauvage Pendant les quinze jours que dura la dernière maladie de ma tante Françoise ne la quitta pas un instant ne se déshabilla pas ne laissa personne lui donner aucun soin et ne quitta son corps que quand il fut enterré Alors nous comprimes que cette sorte de crainte où Françoise avait vécu des mauvaises paroles des soupçons des colères de ma tante avait développé chez elle un sentiment que nous avions pris pour de la haine et qui était de la vénération et de le amour Sa véritable maîtresse aux décisions impossibles à prévoir aux ruses difficiles à déjouer au bon coeur facile à fléchir sa souveraine son mystérieux et tout puissant monarque ne était plus A côté de elle nous comptions pour bien peu de chose Il était loin le temps où quand nous avions commencé à venir passer nos vacances à Combray nous possédions autant de prestige que ma tante aux yeux de Françoise Cet automne là tout occupés des formalités à remplir des entretiens avec les notaires et avec les fermiers mes parents ne ayant guère de loisir pour faire des sorties que le temps de ailleurs contrariait prirent le habitude de me laisser aller me promener sans eux du côté de Méséglise enveloppé dans un grand plaid qui me protégeait contre la pluie et que je jetais de autant plus volontiers sur mes épaules que je sentais que ses rayures écossaises scandalisaient Françoise dans le esprit de qui on ne aurait pu faire entrer le idée que la couleur des vêtements ne a rien à faire avec le deuil et à qui de ailleurs le chagrin que nous avions de la mort de ma tante plaisait peu parce que nous ne avions pas donné de grand repas funèbre que nous ne prenions pas un son de voix spécial pour parler de elle que même parfois je chantonnais Je suis sûr que dans un livre et en cela je étais bien moi même comme Françoise cette conception du deuil de après la Chanson de Roland et le portail de Saint André des Champs me eût été sympathique Mais dès que Françoise était auprès de moi un démon me poussait à souhaiter que elle fût en colère je saisissais le moindre prétexte pour lui dire que je regrettais ma tante parce que ce était une bonne femme malgré ses ridicules mais nullement parce que ce était ma tante que elle eût pu être ma tante et me sembler odieuse et sa mort ne me faire aucune peine propos qui me eussent semblé ineptes dans un livre Si alors Françoise remplie comme un poète de un flot de pensées confuses sur le chagrin sur les souvenirs de famille se excusait de ne pas savoir répondre à mes théories et disait Je ne sais pas me exprimer je triomphais de cet aveu avec un bon sens ironique et brutal digne du docteur Percepied et si elle ajoutait Elle était tout de même de la parentèse il reste toujours le respect que on doit à la parentèse je haussais les épaules et je me disais Je suis bien bon de discuter avec une illettrée qui fait des cuirs pareils adoptant ainsi pour juger Françoise le point de vue mesquin de hommes dont ceux qui les méprisent le plus dans le impartialité de la méditation sont fort capables de tenir le rôle quand ils jouent une des scènes vulgaires de la vie Mes promenades de cet automne là furent de autant plus agréables que je les faisais après de longues heures passées sur un livre Quand je étais fatigué de avoir lu toute la matinée dans la salle jetant mon plaid sur mes épaules je sortais mon corps obligé depuis longtemps de garder le immobilité mais qui se était chargé sur place de animation et de vitesse accumulées avait besoin ensuite comme une toupie que on lâche de les dépenser dans toutes les directions Les murs des maisons la haie de Tansonville les arbres du bois de Roussainville les buissons auxquels se adosse Montjouvain recevaient des coups de parapluie ou de canne entendaient des cris joyeux qui ne étaient les uns et les autres que des idées confuses qui me exaltaient et qui ne ont pas atteint le repos dans la lumière pour avoir préféré à un lent et difficile éclaircissement le plaisir de une dérivation plus aisée vers une issue immédiate La plupart des prétendues traductions de ce que nous avons ressenti ne font ainsi que nous en débarrasser en le faisant sortir de nous sous une forme indistincte qui ne nous apprend pas à le connaître Quand je essaye de faire le compte de ce que je dois au côté de Méséglise des humbles découvertes dont il fut le cadre fortuit ou le nécessaire inspirateur je me rappelle que ce est cet automne là dans une de ces promenades près du talus broussailleux qui protège Montjouvain que je fus frappé pour la première fois de ce désaccord entre nos impressions et leur expression habituelle Après une heure de pluie et de vent contre lesquels je avais lutté avec allégresse comme je arrivais au bord de la mare de Montjouvain devant une petite cahute recouverte en tuiles où le jardinier de M Vinteuil serrait ses instruments de jardinage le soleil venait de reparaître et ses dorures lavées par le averse reluisaient à neuf dans le ciel sur les arbres sur le mur de la cahute sur son toit de tuile encore mouillé à la crête duquel se promenait une poule Le vent qui soufflait tirait horizontalement les herbes folles qui avaient poussé dans la paroi du mur et les plumes de duvet de la poule qui les unes et les autres se laissaient filer au gré de son souffle jusque à le extrémité de leur longueur avec le abandon de choses inertes et légères Le toit de tuile faisait dans la mare que le soleil rendait de nouveau réfléchissante une marbrure rose à laquelle je ne avais encore jamais fait attention Et voyant sur le eau et à la face du mur un pâle sourire répondre au sourire du ciel je me écriai dans tout mon enthousiasme en brandissant mon parapluie refermé Zut zut zut zut Mais en même temps je sentis que mon devoir eût été de ne pas me en tenir à ces mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement Et ce est à ce moment là encore grâce à un paysan qui passait le air déjà de être de assez mauvaise humeur qui le fut davantage quand il faillit recevoir mon parapluie dans la figure et qui répondit sans chaleur à mes beau temps ne est ce pas il fait bon marcher que je appris que les mêmes émotions ne se produisent pas simultanément dans un ordre préétabli chez tous les hommes Plus tard chaque fois que une lecture un peu longue me avait mis en humeur de causer le camarade à qui je brûlais de adresser la parole venait justement de se livrer au plaisir de la conversation et désirait maintenant que on le laissât lire tranquille Si je venais de penser à mes parents avec tendresse et de prendre les décisions les plus sages et les plus propres à leur faire plaisir ils avaient employé le même temps à apprendre une peccadille que je avais oubliée et que ils me reprochaient sévèrement au moment où je me élançais vers eux pour les embrasser Parfois à le exaltation que me donnait la solitude se en ajoutait une autre que je ne savais pas en départager nettement causée par le désir de voir surgir devant moi une paysanne que je pourrais serrer dans mes bras Né brusquement et sans que je eusse eu le temps de le rapporter exactement à sa cause au milieu de pensées très différentes le plaisir dont il était accompagné ne me semblait que un degré supérieur de celui que elles me donnaient Je faisais un mérite de plus à tout ce qui était à ce moment là dans mon esprit au reflet rose du toit de tuile aux herbes folles au village de Roussainville où je désirais depuis longtemps aller aux arbres de son bois au clocher de son église de cet émoi nouveau qui me les faisait seulement paraître plus désirables parce que je croyais que ce était eux qui le provoquaient et qui semblait ne vouloir que me porter vers eux plus rapidement quand il enflait ma voile de une brise puissante inconnue et propice Mais si ce désir que une femme apparût ajoutait pour moi aux charmes de la nature quelque chose de plus exaltant les charmes de la nature en retour élargissaient ce que celui de la femme aurait eu de trop restreint Il me semblait que la beauté des arbres ce était encore la sienne et que le âme de ces horizons du village de Roussainville des livres que je lisais cette année là son baiser me la livrerait et mon imagination reprenant des forces au contact de ma sensualité ma sensualité se répandant dans tous les domaines de mon imagination mon désir ne avait plus de limites Ce est que aussi comme il arrive dans ces moments de rêverie au milieu de la nature où le action de le habitude étant suspendue nos notions abstraites des choses mises de côté nous croyons de une foi profonde à le originalité à la vie individuelle du lieu où nous nous trouvons la passante que appelait mon désir me semblait être non un exemplaire quelconque de ce type général la femme mais un produit nécessaire et naturel de ce sol Car en ce temps là tout ce qui ne était pas moi la terre et les êtres me paraissait plus précieux plus important doué de une existence plus réelle que cela ne paraît aux hommes faits Et la terre et les êtres je ne les séparais pas Je avais le désir de une paysanne de Méséglise ou de Roussainville de une pêcheuse de Balbec comme je avais le désir de Méséglise et de Balbec Le plaisir que elles pouvaient me donner me aurait paru moins vrai je ne aurais plus cru en lui si je en avais modifié à ma guise les conditions Connaître à Paris une pêcheuse de Balbec ou une paysanne de Méséglise ce eût été recevoir des coquillages que je ne aurais pas vus sur la plage une fougère que je ne aurais pas trouvée dans les bois ce eût été retrancher au plaisir que la femme me donnerait tous ceux au milieu desquels le avait enveloppée mon imagination Mais errer ainsi dans les bois de Roussainville sans une paysanne à embrasser ce était ne pas connaître de ces bois le trésor caché la beauté profonde Cette fille que je ne voyais que criblée de feuillages elle était elle même pour moi comme une plante locale de une espèce plus élevée seulement que les autres et dont la structure permet de approcher de plus près que en elles la saveur profonde du pays Je pouvais de autant plus facilement le croire et que les caresses par lesquelles elle me y ferait parvenir seraient aussi de une sorte particulière et dont je ne aurais pas pu connaître le plaisir par une autre que elle que je étais pour longtemps encore à le âge où le on ne a pas encore abstrait ce plaisir de la possession des femmes différentes avec lesquelles on le a goûté où on ne le a pas réduit à une notion générale qui les fait considérer dès lors comme les instruments interchangeables de un plaisir toujours identique Il ne existe même pas isolé séparé et formulé dans le esprit comme le but que on poursuit en se approchant de une femme comme la cause du trouble préalable que on ressent A peine y songe t on comme à un plaisir que on aura plutôt on le appelle son charme à elle car on ne pense pas à soi on ne pense que à sortir de soi Obscurément attendu immanent et caché il porte seulement à un tel paroxysme au moment où il se accomplit les autres plaisirs que nous causent les doux regards les baisers de celle qui est auprès de nous que il nous apparaît surtout à nous même comme une sorte de transport de notre reconnaissance pour la bonté de coeur de notre compagne et pour sa touchante prédilection à notre égard que nous mesurons aux bienfaits au bonheur dont elle nous comble Hélas ce était en vain que je implorais le donjon de Roussainville que je lui demandais de faire venir auprès de moi quelque enfant de son village comme au seul confident que je avais eu de mes premiers désirs quand au haut de notre maison de Combray dans le petit cabinet sentant le iris je ne voyais que sa tour au milieu du carreau de la fenêtre entrouverte pendant que avec les hésitations héroïques du voyageur qui entreprend une exploration ou du désespéré qui se suicide défaillant je me frayais en moi même une route inconnue et que je croyais mortelle jusque au moment où une trace naturelle comme celle de un colimaçon se ajoutait aux feuilles du cassis sauvage qui se penchaient jusque à moi En vain je le suppliais maintenant En vain tenant le étendue dans le champ de ma vision je la drainais de mes regards qui eussent voulu en ramener une femme Je pouvais aller jusque au porche de Saint André des Champs jamais ne se y trouvait la paysanne que je ne eusse pas manqué de y rencontrer si je avais été avec mon grand père et dans le impossibilité de lier conversation avec elle Je fixais indéfiniment le tronc de un arbre lointain de derrière lequel elle allait surgir et venir à moi le horizon scruté restait désert la nuit tombait ce était sans espoir que mon attention se attachait comme pour aspirer les créatures que ils pouvaient receler à ce sol stérile à cette terre épuisée et ce ne était plus de allégresse ce était de rage que je frappais les arbres du bois de Roussainville de entre lesquels ne sortait pas plus de êtres vivants que se ils eussent été des arbres peints sur la toile de un panorama quand ne pouvant me résigner rentrer à la maison avant de avoir serré dans mes bras la femme que je avais tant désirée je étais pourtant obligé de reprendre le chemin de Combray en me avouant à moi même que était de moins en moins probable le hasard qui le eût mise sur mon chemin Et se y fût elle trouvée de ailleurs eusse je osé lui parler Il me semblait que elle me eût considéré comme un fou je cessais de croire partagés par de autres êtres de croire vrais en dehors de moi les désirs que je formais pendant ces promenades et qui ne se réalisaient pas Ils ne me apparaissaient plus que comme les créations purement subjectives impuissantes illusoires de mon tempérament Ils ne avaient plus de lien avec la nature avec la réalité qui dès lors perdait tout charme et toute signification et ne était plus à ma vie que un cadre conventionnel comme le est à la fiction de un roman le wagon sur la banquette duquel le voyageur le lit pour tuer le temps Ce est peut être de une impression ressentie aussi auprès de Montjouvain quelques années plus tard impression restée obscure alors que est sortie bien après le idée que je me suis faite du sadisme On verra plus tard que pour de tout autres raisons le souvenir de cette impression devait jouer un rôle important dans ma vie Ce était par un temps très chaud mes parents qui avaient dû se absenter pour toute la journée me avaient dit de rentrer aussi tard que je voudrais et étant allé jusque à la mare de Montjouvain où je aimais revoir les reflets du toit de tuile je me étais étendu à le ombre et endormi dans les buissons du talus qui domine la maison là où je avais attendu mon père autrefois un jour que il était allé voir M Vinteuil Il faisait presque nuit quand je me éveillai je voulus me lever mais je vis Mlle Vinteuil autant que je pus la reconnaître car je ne le avais pas vue souvent à Combray et seulement quand elle était encore une enfant tandis que elle commençait de être une jeune fille qui probablement venait de rentrer en face de moi à quelques centimètres de moi dans cette chambre où son père avait reçu le mien et dont elle avait fait son petit salon à elle La fenêtre était entrouverte la lampe était allumée je voyais tous ses mouvements sans que elle me vît mais en me en allant je aurais fait craquer les buissons elle me aurait entendu et elle aurait pu croire que je me étais caché là pour le épier Elle était en grand deuil car son père était mort depuis peu Nous ne étions pas allés la voir ma mère ne le avait pas voulu à cause de une vertu qui chez elle limitait seule les effets de la bonté la pudeur mais elle la plaignait profondément Ma mère se rappelait la triste fin de vie de M Vinteuil tout absorbée de abord par les soins de mère et de bonne de enfant que il donnait à sa fille puis par les souffrances que celle ci lui avait causées elle revoyait le visage torturé que avait eu le vieillard tous les derniers temps elle savait que il avait renoncé à jamais à achever de transcrire au net toute son oeuvre des dernières années pauvres morceaux de un vieux professeur de piano de un ancien organiste de village dont nous imaginions bien que ils ne avaient guère de valeur en eux mêmes mais que nous ne méprisions pas parce que ils en avaient tant pour lui dont ils avaient été la raison de vivre avant que il les sacrifiât à sa fille et qui pour la plupart pas même notés conservés seulement dans sa mémoire quelques uns inscrits sur des feuillets épars illisibles resteraient inconnus ma mère pensait à cet autre renoncement plus cruel encore auquel M Vinteuil avait été contraint le renoncement à un avenir de bonheur honnête et respecté pour sa fille quand elle évoquait toute cette détresse suprême de le ancien maître de piano de mes tantes elle éprouvait un véritable chagrin et songeait avec effroi à celui autrement amer que devait éprouver Mlle Vinteuil tout mêlé du remords de avoir à peu près tué son père Pauvre M Vinteuil disait ma mère il a vécu et il est mort pour sa fille sans avoir reçu son salaire Le recevra t il après sa mort et sous quelle forme Il ne pourrait lui venir que de elle Au fond du salon de Mlle Vinteuil sur la cheminée était posé un petit portrait de son père que vivement elle alla chercher au moment où retentit le roulement de une voiture qui venait de la route puis elle se jeta sur un canapé et tira près de elle une petite table sur laquelle elle plaça le portrait comme M Vinteuil autrefois avait mis à côté de lui le morceau que il avait le désir de jouer à mes parents Bientôt son amie entra Mlle Vinteuil le accueillit sans se lever ses deux mains derrière la tête et se recula sur le bord opposé du sofa comme pour lui faire une place Mais aussitôt elle sentit que elle semblait ainsi lui imposer une attitude qui lui était peut être importune Elle pensa que son amie aimerait peut être mieux être loin de elle sur une chaise elle se trouva indiscrète la délicatesse de son coeur se en alarma reprenant toute la place sur le sofa elle ferma les yeux et se mit à bâiller pour indiquer que le envie de dormir était la seule raison pour laquelle elle se était ainsi étendue Malgré la familiarité rude et dominatrice que elle avait avec sa camarade je reconnaissais les gestes obséquieux et réticents les brusques scrupules de son père Bientôt elle se leva feignit de vouloir fermer les volets et de ne y pas réussir Laisse donc tout ouvert je ai chaud dit son amie Mais ce est assommant on nous verra répondit Mlle Vinteuil Mais elle devina sans doute que son amie penserait que elle ne avait dit ces mots que pour la provoquer à lui répondre par certains autres que elle avait en effet le désir de entendre mais que par discrétion elle voulait lui laisser le initiative de prononcer Aussi son regard que je ne pouvais distinguer dut il prendre le expression qui plaisait tant à ma grand mère quand elle ajouta vivement Quand je dis nous voir je veux dire nous voir lire ce est assommant quelque chose insignifiante que on fasse de penser que des yeux vous voient Par une générosité instinctive et une politesse involontaire elle taisait les mots prémédités que elle avait jugés indispensables à la pleine réalisation de son désir Et à tous moments au fond de elle même une vierge timide et suppliante implorait et faisait reculer un soudard Juste et vainqueur Oui ce est probable que on nous regarde à cette heure ci dans cette campagne fréquentée dit ironiquement son amie Et puis quoi ajouta t elle en croyant devoir accompagner de un clignement de yeux malicieux et tendre ces mots que elle récita par bonté comme un texte que elle savait être agréable à Mlle Vinteuil de un ton que elle se efforçait de rendre cynique quand même on nous verrait ce ne en est que meilleur Mlle Vinteuil frémit et se leva Son coeur scrupuleux et sensible ignorait quelles paroles devaient spontanément venir se adapter à la scène que ses sens réclamaient Elle cherchait le plus loin que elle pouvait de sa vraie nature morale à trouver le langage propre à la fille vicieuse que elle désirait de être mais les mots que elle pensait que celle ci eût prononcés sincèrement lui paraissaient faux dans sa bouche Et le peu que elle se en permettait était dit sur un ton guindé où ses habitudes de timidité paralysaient ses velléités de audace et se entremêlait de tu ne as pas froid tu ne as pas trop chaud tu ne as pas envie de être seule et de lire Mademoiselle me semble avoir des pensées bien lubriques ce soir finit elle par dire répétant sans doute une phrase que elle avait entendue autrefois dans la bouche de son amie Dans le échancrure de son corsage de crêpe Mlle Vinteuil sentit que son amie piquait un baiser elle poussa un petit cri se échappa et elles se poursuivirent en sautant faisant voleter leurs larges manches comme des ailes et gloussant et piaillant comme des oiseaux amoureux Puis Mlle Vinteuil finit par tomber sur le canapé recouverte par le corps de son amie Mais celle ci tournait le dos à la petite table sur laquelle était placé le portrait de le ancien professeur de piano Mlle Vinteuil comprit que son amie ne le verrait pas si elle ne attirait pas sur lui son attention et elle lui dit comme si elle venait seulement de le remarquer Oh ce portrait de mon père qui nous regarde je ne sais pas qui a pu le mettre là je ai pourtant dit vingt fois que ce ne était pas sa place Je me souvins que ce étaient les mots que M Vinteuil avait dits à mon père à propos du morceau de musique Ce portrait leur servait sans doute habituellement pour des profanations rituelles car son amie lui répondit par ces paroles qui devaient faire partie de ses réponses liturgiques Mais laisse le donc où il est il ne est plus là pour nous embêter Crois tu que il pleurnicherait que il voudrait te mettre ton manteau se il te voyait là la fenêtre ouverte le vilain singe Mlle Vinteuil répondit par des paroles de doux reproche Voyons voyons qui prouvaient la bonté de sa nature non que elles fussent dictées par le indignation que cette façon de parler de son père eût pu lui causer évidemment ce était là un sentiment que elle se était habituée à le aide de quels sophismes à faire taire en elle dans ces minutes là mais parce que elles étaient comme un frein que pour ne pas se montrer égoïste elle mettait elle même au plaisir que son amie cherchait à lui procurer Et puis cette modération souriante en répondant à ces blasphèmes ce reproche hypocrite et tendre paraissaient peut être à sa nature franche et bonne une forme particulièrement infâme une forme doucereuse de cette scélératesse que elle cherchait à se assimiler Mais elle ne put résister à le attrait du plaisir que elle éprouverait à être traitée avec douceur par une personne si implacable envers un mort sans défense elle sauta sur les genoux de son amie et lui tendit chastement son front à baiser comme elle aurait pu faire si elle avait été sa fille sentant avec délices que elles allaient ainsi toutes deux au bout de la cruauté en ravissant à M Vinteuil jusque dans le tombeau sa paternité Son amie lui prit la tête entre ses mains et lui déposa un baiser sur le front avec cette docilité que lui rendait facile la grande affection que elle avait pour Mlle Vinteuil et le désir de mettre quelque distraction dans la vie si triste maintenant de le orpheline Sais tu ce que je ai envie de lui faire à cette vieille horreur dit elle en prenant le portrait Et elle murmura à le oreille de Mlle Vinteuil quelque chose que je ne pus entendre Oh tu ne oserais pas Je ne oserais pas cracher dessus sur ça dit le amie avec une brutalité voulue Je ne en entendis pas davantage car Mlle Vinteuil de un air las gauche affairé honnête et triste vint fermer les volets et la fenêtre mais je savais maintenant pour toutes les souffrances que pendant sa vie M Vinteuil avait supportées à cause de sa fille ce que après la mort il avait reçu de elle en salaire Et pourtant je ai pensé depuis que si M Vinteuil avait pu assister à cette scène il ne eût peut être pas encore perdu sa foi dans le bon coeur de sa fille et peut être même ne eût il pas eu en cela tout à fait tort Certes dans les habitudes de Mlle Vinteuil le apparence du mal était si entière que on aurait eu de la peine à la rencontrer réalisée à ce degré de perfection ailleurs que chez une sadique ce est à la lumière de la rampe des théâtres du boulevard plutôt que sous la lampe de une maison de campagne véritable que on peut voir une fille faire cracher une amie sur le portrait de un père qui ne a vécu que pour elle et il ne y a guère que le sadisme qui donne un fondement dans la vie à le esthétique du mélodrame Dans la réalité en dehors des cas de sadisme une fille aurait peut être des manquements aussi cruels que ceux de Mlle Vinteuil envers la mémoire et les volontés de son père mort mais elle ne les résumerait pas expressément en un acte de un symbolisme aussi rudimentaire et aussi naïf ce que sa conduite aurait de criminel serait plus voilé aux yeux des autres et même à ses yeux à elle qui ferait le mal sans se le avouer Mais au delà de le apparence dans le coeur de Mlle Vinteuil le mal au début du moins ne fût sans doute pas sans mélange Une sadique comme elle est le artiste du mal ce que une créature entièrement mauvaise ne pourrait être car le mal ne lui serait pas extérieur il lui semblerait tout naturel ne se distinguerait même pas de elle et la vertu la mémoire des morts la tendresse filiale comme elle ne en aurait pas le culte elle ne trouverait pas un plaisir sacrilège à les profaner Les sadiques de le espèce de Mlle Vinteuil sont des êtres si purement sentimentaux si naturellement vertueux que même le plaisir sensuel leur paraît quelque chose de mauvais le privilège des méchants Et quand ils se concèdent à eux mêmes de se y livrer un moment ce est dans la peau des méchants que ils tâchent de entrer et de faire entrer leur complice de façon à avoir eu un moment le illusion de se être évadés de leur âme scrupuleuse et tendre dans le monde inhumain du plaisir Et je comprenais combien elle le eût désiré en voyant combien il lui était impossible de y réussir Au moment où elle se voulait si différente de son père ce que elle me rappelait ce était les façons de penser de dire du vieux professeur de piano Bien plus que sa photographie ce que elle profanait ce que elle faisait servir à ses plaisirs mais qui restait entre eux et elle et le empêchait de les goûter directement ce était la ressemblance de son visage les yeux bleus de sa mère à lui que il lui avait transmis comme un bijou de famille ces gestes de amabilité qui interposaient entre le vice de Mlle Vinteuil et elle une phraséologie une mentalité qui ne était pas faite pour lui et le empêchait de le connaître comme quelque chose de très différent des nombreux devoirs de politesse auxquels elle se consacrait de habitude Ce ne est pas le mal qui lui donnait le idée du plaisir qui lui semblait agréable ce est le plaisir qui lui semblait malin Et comme chaque fois que elle se y adonnait il se accompagnait pour elle de ces pensées mauvaises qui le reste du temps étaient absentes de son âme vertueuse elle finissait par trouver au plaisir quelque chose de diabolique par le identifier au Mal Peut être Mlle Vinteuil sentait elle que son amie ne était pas foncièrement mauvaise et que elle ne était pas sincère au moment où elle lui tenait ces propos blasphématoires Du moins avait elle le plaisir de embrasser sur son visage des sourires des regards feints peut être mais analogues dans leur expression vicieuse et basse à ceux que aurait eus non un être de bonté et de souffrance mais un être de cruauté et de plaisir Elle pouvait se imaginer un instant que elle jouait vraiment les jeux que eût joués avec une complice aussi dénaturée une fille qui aurait ressenti en effet ces sentiments barbares à le égard de la mémoire de son père Peut être ne eût elle pas pensé que le mal fût un état si rare si extraordinaire si dépaysant où il était si reposant de émigrer si elle avait su discerner en elle comme en tout le monde cette indifférence aux souffrances que on cause et qui quelques autres noms que on lui donne est la forme terrible et permanente de la cruauté Se il était assez simple de aller du côté de Méséglise ce était une autre affaire de aller du côté de Guermantes car la promenade était longue et le on voulait être sûr du temps que il ferait Quand on semblait entrer dans une série de beaux jours quand Françoise désespérée que il ne tombât pas une goutte de eau pour les pauvres récoltes et ne voyant que de rares nuages blancs nageant à la surface calme et bleue du ciel se écriait en gémissant Ne dirait on pas que on voit ni plus ni moins des chiens de mer qui jouent en montrant là haut leurs museaux Ah ils pensent bien à faire pleuvoir mur les pauvres laboureurs Et puis quand les blés seront poussés alors la pluie se mettra à tomber tout à petit patapon sans discontinuer sans plus savoir sur quoi elle tombe que si ce était sur la mer quand mon père avait reçu invariablement les mêmes réponses favorables du jardinier et du baromètre alors on disait au dîner Demain se il fait le même temps nous irons du côté de Guermantes On partait tout de suite après déjeuner par la petite porte du jardin et on tombait dans la rue des Perchamps étroite et formant un angle aigu remplie de graminées au milieu desquelles deux ou trois guêpes passaient la journée à herboriser aussi bizarre que son nom de où me semblaient dériver ses particularités curieuses et sa personnalité revêche et que on chercherait en vain dans le Combray de aujourde hui où sur son tracé ancien se élève le école Mais ma rêverie semblable à ces architectes élèves de Viollet le Duc qui croyant retrouver sous un jubé Renaissance et un autel du XVIIe siècle les traces de un choeur roman remettent tout le édifice dans le état où il devait être au XIIe siècle ne laisse pas une pierre du bâtiment nouveau reperce et restitue la rue des Perchamps Elle a de ailleurs pour ces reconstitutions des données plus précises que ne en ont généralement les restaurateurs quelques images conservées par ma mémoire les dernières peut être qui existent encore actuellement et destinées à être bientôt anéanties de ce que était le Combray du temps de mon enfance et parce que ce est lui même qui les a tracées en moi avant de disparaître émouvantes si on peut comparer un obscur portrait à ces effigies glorieuses dont ma grand mère aimait à me donner des reproductions comme ces gravures anciennes de la Cène ou ce tableau de Gentile Bellini dans lesquels le on voit en un état qui ne existe plus aujourde hui le chef de oeuvre de Vinci et le portail de Saint Marc On passait rue de le Oiseau devant la vieille hôtellerie de le Oiseau Flesché dans la grande cour de laquelle entrèrent quelquefois au XVIIe siècle les carrosses des duchesses de Montpensier de Guermantes et de Montmorency quand elles avaient à venir à Combray pour quelque contestation avec leurs fermiers pour une question de hommage On gagnait le mail entre les arbres duquel apparaissait le clocher de Saint Hilaire Et je aurais voulu pouvoir me asseoir là et rester toute la journée à lire en écoutant les cloches car il faisait si beau et si tranquille que quand sonnait le heure on aurait dit non que elle rompait le calme du jour mais que elle le débarrassait de ce que il contenait et que le clocher avec le exactitude indolente et soigneuse de une personne qui ne a rien de autre à faire venait seulement pour exprimer et laisser tomber les quelques gouttes de or que la chaleur y avait lentement et naturellement amassées de presser au moment voulu la plénitude du silence Le plus grand charme du côté de Guermantes ce est que on y avait presque tout le temps à côté de soi le cours de la Vivonne On la traversait une première fois dix minutes après avoir quitté la maison sur une passerelle dite le Pont Vieux Dès le lendemain de notre arrivée le jour de Pâques après le sermon se il faisait beau temps je courais jusque là voir dans ce désordre de un matin de grande tête où quelques préparatifs somptueux font paraître plus sordides les ustensiles de ménage qui traînent encore la rivière qui se promenait déjà en bleu ciel entre les terres encore noires et nues accompagnée seulement de une bande de coucous arrivés trop tôt et de primevères en avance cependant que çà et là une violette au bec bleu laissait fléchir sa tige sous le poids de la goutte de odeur que elle tenait dans son cornet Le Pont Vieux débouchait dans un sentier de halage qui à cet endroit se tapissait le été du feuillage bleu de un noisetier sous lequel un pêcheur en chapeau de paille avait pris racine A Combray où je savais quelle individualité de maréchal ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous le uniforme du suisse ou le surplis de le enfant de choeur ce pêcheur est la seule personne dont je ne aie jamais découvert le identité Il devait connaître mes parents car il soulevait son chapeau quand nous passions je voulais alors demander son nom mais on me faisait signe de me taire pour ne pas effrayer le poisson Nous nous engagions dans le sentier de halage qui dominait le courant de un talus de plusieurs pieds de le autre côté la rive était basse étendue en vastes près jusque au village et jusque à la gare qui en était distante Ils étaient semés des restes à demi enfouis dans le herbe du château des anciens comtes de Combray qui au Moyen âge avait de ce côté le cours de la Vivonne comme défense contre les attaques des sires de Guermantes et des abbés de Martinville Ce ne étaient plus que quelques fragments de tours bossuant la prairie à peine apparents quelques créneaux de où jadis le arbalétrier lançait des pierres de où le guetteur surveillait Novepont Clairefontaine Martinville le Sec Bailleau Ie Exempt toutes terres vassales de Guermantes entre lesquelles Combray était enclavé aujourde hui au ras de le herbe dominés par les enfants de le école des frères qui venaient là apprendre leurs leçons ou jouer aux récréations passé presque descendu dans la terre couché au bord de le eau comme un promeneur qui prend le frais mais me donnant fort à songer me faisant ajouter dans le nom de Combray à la petite ville de aujourde hui une cité très différente retenant mes pensées par son visage incompréhensible et de autrefois que il cachait à demi sous les boutons de or Ils étaient fort nombreux à cet endroit que ils avaient choisi pour leurs jeux sur le herbe isolés par couples par troupes jaunes comme un jaune de oeuf brillants de autant plus me semblait il que ne pouvant dériver vers aucune velléité de dégustation le plaisir que leur vue me causait je le accumulais dans leur surface dorée jusque à ce que il devînt assez puissant pour produire de le inutile beauté et cela dès ma plus petite enfance quand du sentier de halage je tendais les bras vers eux sans pouvoir épeler complètement leur joli nom de Princes de contes de fées français venus peut être il y a bien des siècles de Asie mais apatriés pour toujours au village contents du modeste horizon aimant le soleil et le bord de le eau fidèles à la petite vue de la gare gardant encore pourtant comme certaines de nos vieilles toiles peintes dans leur simplicité populaire un poétique éclat de orient Je me amusais à regarder les carafes que les gamins mettaient dans la Vivonne pour prendre les petits poissons et qui remplies par la rivière où elles sont à leur tour encloses à la fois contenant aux flancs transparents comme une eau durcie et contenu plongé dans un plus grand contenant de cristal liquide et courant évoquaient le image de la fraîcheur de une façon plus délicieuse et plus irritante que elles ne eussent fait sur une table servie en ne la montrant que en frite dans cette allitération perpétuelle entre le eau sans consistance où les mains ne pouvaient la capter et le verre sans fluidité où le palais ne pourrait en jouir Je me promettais de venir là plus tard avec des lignes je obtenais que on tirât un peu de pain des provisions du goûter je en jetais dans la Vivonne des boulettes qui semblaient suffire pour y provoquer un phénomène de sursaturation car le eau se solidifiait aussitôt autour de elles en grappes ovoïdes de têtards inanitiés que elle tenait sans doute jusque là en dissolution invisibles tout près de être en voie de cristallisation Bientôt le cours de la Vivonne se obstrue de plantes de eau Il y en a de abord de isolées comme tel nénuphar à qui le courant au travers duquel il était placé de une façon malheureuse laissait si peu de repos que comme un bac actionné mécaniquement il ne abordait une rive que pour retourner à celle de où il était venu refaisant éternellement la double traversée Poussé vers la rive son pédoncule se dépliait se allongeait filait atteignait le extrême limite de sa tension jusque au bord où le courant le reprenait le vert cordage se repliait sur lui même et ramenait la pauvre plante à ce que on peut de autant mieux appeler son point de départ que elle ne y restait pas une seconde sans en repartir par une répétition de la même manoeuvre Je la retrouvais de promenade en promenade toujours dans la même situation faisant penser à certains neurasthéniques au nombre desquels mon grand père comptait ma tante Léonie qui nous offrent sans changement au cours des années le spectacle des habitudes bizarres que ils se croient chaque fois à la veille de secouer et que ils gardent toujours pris dans le engrenage de leurs malaises et de leurs manies les efforts dans lesquels ils se débattent inutilement pour en sortir ne font que assurer le fonctionnement et faire jouer le déclic de leur diététique étrange inéluctable et funeste Tel était ce nénuphar pareil aussi à quelque un de ces malheureux dont le tourment singulier qui se répète indéfiniment durant le éternité excitait la curiosité de Dante et dont il se serait fait raconter plus longuement les particularités et la cause par le supplicié lui même si Virgile se éloignant à grands pas ne le avait forcé à le rattraper au plus vite comme moi mes parents Mais plus loin le courant se ralentit il traverse une propriété dont le accès était ouvert au public par celui à qui elle appartenait et qui se y était complu à des travaux de horticulture aquatique faisant fleurir dans les petits étangs que forme la Vivonne de véritables jardins de nymphéas Comme les rives étaient à cet endroit très boisées les grandes ombres des arbres donnaient à le eau un fond qui était habituellement de un vert sombre mais que parfois quand nous rentrions par certains soirs rassérénés de après midi orageux je ai vu de un bleu clair et cru tirant sur le violet de apparence cloisonnée et de goût japonais Çà et là à la surface rougissait comme une fraise une fleur de nymphéa au coeur écarlate blanc sur les bords Plus loin les fleurs plus nombreuses étaient plus pâles moins lisses plus grenues plus plissées et disposées par le hasard en enroulements si gracieux que on croyait voir flotter à la dérive comme après le effeuillement mélancolique de une tête galante des roses mousseuses en guirlandes dénouées Ailleurs un coin semblait réservé aux espèces communes qui montraient le blanc et le rose proprets de la julienne lavés comme de la porcelaine avec un soin domestique tandis que un peu plus loin pressées les unes contre les autres en une véritable plate bande flottante on eût dit des pensées des jardins qui étaient venues poser comme des papillons leur ailes bleuâtres et glacées sur le obliquité transparente de ce parterre de eau de ce parterre céleste aussi car il donnait aux fleurs un sol de une couleur plus précieuse plus émouvante que la couleur des fleurs elles mêmes et soit que pendant le après midi il fit étinceler sous les nymphéas le kaléidoscope de un bonheur attentif silencieux et mobile ou que il se emplît vers le soir comme quelque port lointain du rose et de la rêverie du couchant changeant sans cesse pour rester toujours en accord autour des corolles de teintes plus fixes avec ce que il y a de plus profond de plus fugitif de plus mystérieux avec ce que il y a de infini dans le heure il semblait les avoir fait fleurir en plein ciel Au sortir de ce parc la Vivonne redevient courante Que de fois je ai vu je ai désiré imiter quand je serais libre de vivre à ma guise un rameur qui ayant lâché le aviron se était couché à plat sur le dos la tête en bas au fond de sa barque et la laissant flotter à la dérive ne pouvant voir que le ciel qui filait lentement au dessus de lui portait sur son visage le avant goût du bonheur et de la paix Nous nous asseyions entre les iris au bord de le eau Dans le ciel férié flânait longuement un nuage oisif Par moments oppressée par le ennui une carpe se dressait hors de le eau dans une aspiration anxieuse Ce était le heure du goûter Avant de repartir nous restions longtemps à manger des nuits du pain et du chocolat sur le herbe où parvenaient jusque à nous horizontaux affaiblis mais denses et métalliques encore des sons de la cloche de Saint Hilaire qui ne se étaient pas mélangés à le air que ils traversaient depuis si longtemps et côtelés par la palpitation successive de toutes leurs lignes sonores vibraient en rasant les fleurs à nos pieds Parfois au bord de le eau entourée de bois nous rencontrions une maison dite de plaisance isolée perdue qui ne voyait rien du monde que la rivière qui baignait ses pieds Une jeune femme dont le visage pensif et les voiles élégants ne étaient pas de ce pays et qui sans doute était venue selon le expression populaire se enterrer là goûter le plaisir amer de sentir que son nom le nom surtout de celui dont elle ne avait pu garder le coeur y était inconnu se encadrait dans la fenêtre qui ne lui laissait pas regarder plus loin que la barque amarrée près de la porte Elle levait distraitement les yeux en entendant derrière les arbres de la rive la voix des passants dont avant que elle eût aperçu leur visage elle pouvait être certaine que jamais ils ne avaient connu ni ne connaîtraient le infidèle que rien dans leur passé ne gardait sa marque que rien dans leur avenir ne aurait le occasion de la recevoir On sentait que dans son renoncement elle avait volontairement quitté des lieux où elle aurait pu du moins apercevoir celui que elle aimait pour ceux ci qui ne le avaient jamais vu Et je la regardais revenant de quelque promenade sur un chemin où elle savait que il ne passerait pas ôter de ses mains résignées de longs gants de une grâce inutile Jamais dans la promenade du côté de Guermantes nous ne pûmes remonter jusque aux sources de la Vivonne auxquelles je avais souvent pensé et qui avaient pour moi une existence si abstraite si idéale que je avais été aussi surpris quand on me avait dit que elles se trouvaient dans le département à une certaine distance kilométrique de Combray que le jour où je avais appris que il y avait un autre point précis de la terre où se ouvrait dans le Antiquité le entrée des Enfers Jamais non plus nous ne pûmes pousser jusque au terme que je eusse tant souhaité de atteindre jusque à Guermantes Je savais que là résidaient des châtelains le duc et la duchesse de Guermantes je savais que ils étaient des personnages réels et actuellement existants mais chaque fois que je pensais à eux je me les représentais tantôt en tapisserie comme était la comtesse de Guermantes dans le Couronnement de Esther de notre église tantôt de nuances changeantes comme était Gilbert le Mauvais dans le vitrail où il passait du vert chou au bleu prune selon que je étais encore à prendre de le eau bénite ou que je arrivais à nos chaises tantôt tout à fait impalpables comme le image de Geneviève de Brabant ancêtre de la famille de Guermantes que la lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou faisait monter au plafond enfin toujours enveloppés du mystère des temps mérovingiens et baignant comme dans un coucher de soleil dans la lumière orangée qui émane de cette syllabe antes Mais si malgré cela ils étaient pour moi en tant que duc et duchesse des êtres réels bien que étranges en revanche leur personne ducale se distendait démesurément se immatérialisait pour pouvoir contenir en elle ce Guermantes dont ils étaient duc et duchesse tout ce côté de Guermantes ensoleillé le cours de la Vivonne ses nymphéas et ses grands arbres et tant de beaux après midi Et je savais que ils ne portaient pas seulement le titre de duc et de duchesse de Guermantes mais que depuis le XIVe siècle où après avoir inutilement essayé de vaincre ses anciens seigneurs ils se étaient alliés à eux par des mariages ils étaient comtes de Combray les premiers des citoyens de Combray par conséquent et pourtant les seuls qui ne y habitassent pas Comtes de Combray possédant Combray au milieu de leur nom de leur personne et sans doute ayant effectivement en eux cette étrange et pieuse tristesse qui était spéciale à Combray propriétaires de la ville mais non de une maison particulière demeurant sans doute dehors dans la rue entre ciel et terre comme ce Gilbert de Guermantes dont je ne voyais aux vitraux de le abside de Saint Hilaire que le envers de laque noire si je levais la tête quand je allais chercher du sel chez Camus Puis il arriva que sur le côté de Guermantes je passai parfois devant de petits enclos humides où montaient des grappes de fleurs sombres Je me arrêtais croyant acquérir une notion précieuse car il me semblait avoir sous les yeux un fragment de cette région fluviatile que je désirais tant connaître depuis que je le avais vue décrite par un de mes écrivains préférés Et ce fût avec elle avec son sol imaginaire traversé de cours de eau bouillonnants que Guermantes changeant de aspect dans ma pensée se identifia quand je eus entendu le docteur Percepied nous parler des fleurs et des belles eaux vives que il y avait dans le parc du château Je rêvais que Mme de Guermantes me y faisait venir éprise pour moi de un soudain caprice tout le jour elle y pêchait la truite avec moi Et le soir me tenant par la main en passant devant les petits jardins de ses vassaux elle me montrait le long des murs bas les fleurs qui y appuient leurs quenouilles violettes et rouges et me apprenait leurs noms Elle me faisait lui dire le sujet des poèmes que je avais le intention de composer Et ces rêves me avertissaient que puisque je voulais un jour être un écrivain il était temps de savoir ce que je comptais écrire Mais dès que je me le demandais tâchant de trouver un sujet où je pusse faire tenir une signification philosophique infinie mon esprit se arrêtait de fonctionner je ne voyais plus que le vide en face de mon attention je sentais que je ne avais pas de génie ou peut être une maladie cérébrale le empêchait de naître Parfois je comptais sur mon père pour arranger cela Il était si puissant si en faveur auprès des gens en place que il arrivait à nous faire transgresser les lois que Françoise me avait appris à considérer comme plus inéluctables que celles de la vie et de la mort à faire retarder de un an pour notre maison seule de tout le quartier les travaux de ravalement à obtenir du ministre pour le fils de Mme Sazerat qui voulait aller aux eaux le autorisation que il passât le baccalauréat deux mois de avance dans la série des candidats dont le nom commençait par un A au lieu de attendre le tour des S Si je étais tombé gravement malade si je avais été capturé par des brigands persuadé que mon père avait trop de intelligences avec les puissances suprêmes de trop irrésistibles lettres de recommandation auprès du Bon Dieu pour que ma maladie ou ma captivité pussent être autre chose que de vains simulacres sans danger pour moi je aurais attendu avec calme le heure inévitable du retour à la bonne réalité le heure de la délivrance ou de la guérison peut être cette absence de génie ce trou noir qui se creusait dans mon esprit quand je cherchais le sujet de mes écrits futurs ne était il aussi que une illusion sans consistance et cesserait elle par le intervention de mon père qui avait dû convenir avec le Gouvernement et avec la Providence que je serais le premier écrivain de le époque Mais de autres fois tandis que mes parents se impatientaient de me voir rester en arrière et ne pas les suivre ma vie actuelle au lieu de me sembler une création artificielle de mon père et que il pouvait modifier à son gré me apparaissait au contraire comme comprise dans une réalité qui ne était pas faite pour moi contre laquelle il ne y avait pas de recours au coeur de laquelle je ne avais pas de allié qui ne cachait rien au delà de elle même Il me semblait alors que je existais de la même façon que les autres hommes que je vieillirais que je mourrais comme eux et que parmi eux je étais seulement du nombre de ceux qui ne ont pas de dispositions pour écrire Aussi découragé je renonçais à jamais à la littérature malgré les encouragements que me avait donnés Bloch Ce sentiment intime immédiat que je avais du néant de ma pensée prévalait contre toutes les paroles flatteuses que on pouvait me prodiguer comme chez un méchant dont chacun vante les bonnes actions les remords de sa conscience Un jour ma mère me dit Puisque tu parles toujours de Mme de Guermantes comme le docteur Percepied le a très bien soignée il y a quatre ans elle doit venir à Combray pour assister au mariage de sa fille Tu pourras le apercevoir à la cérémonie Ce était du reste par le docteur Percepied que je avais le plus entendu parler de Mme de Guermantes et il nous avait même montré le numéro de une revue illustrée où elle était représentée dans le costume que elle portait à un bal travesti chez la princesse de Léon Tout de un coup pendant la messe de mariage un mouvement que fit le suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle une dame blonde avec un grand nez des yeux bleus et perçants une cravate bouffante en soie mauve lisse neuve et brillante et un petit bouton au coin du nez Et parce que dans la surface de son visage rouge comme si elle eût eu très chaud je distinguais diluées et à peine perceptibles des parcelles de analogie avec le portrait que on me avait montré parce que surtout les traits particuliers que je relevais en elle si je essayais de les énoncer se formulaient précisément dans les mêmes termes un grand nez des yeux bleus dont se était servi le docteur Percepied quand il avait décrit devant moi la duchesse de Guermantes je me dis Cette dame ressemble à Mme de Guermantes or la chapelle où elle suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais sous les plates tombes de laquelle dorées et distendues comme des alvéoles de miel reposaient les anciens comtes de Brabant et que je me rappelais être à ce que on me avait dit réservée à la famille de Guermantes quand quelque un de ses membres venait pour une cérémonie à Combray il ne pouvait vraisemblablement y avoir que une seule femme ressemblant au portrait de Mme de Guermantes qui fût ce jour là jour où elle devait justement venir dans cette chapelle ce était elle Ma déception était grande Elle provenait de ce que je ne avais jamais pris garde quand je pensais à Mme de Guermantes que je me la représentais avec les couleurs de une tapisserie ou de un vitrail dans un autre siècle de une autre matière que le reste des personnes vivantes Jamais je ne me étais avisé que elle pouvait avoir une figure rouge une cravate mauve comme Mme Sazerat et le ovale de ses joues me fit tellement souvenir de personnes que je avais vues à la maison que le soupçon me effleura pour se dissiper de ailleurs aussitôt après que cette dame en son principe générateur en toutes ses molécules ne était peut être pas substantiellement la duchesse de Guermantes mais que son corps ignorant du nom que on lui appliquait appartenait à un certain type féminin qui comprenait aussi des femmes de médecins et de commerçants Ce est cela ce ne est que cela Mme de Guermantes disait la mine attentive et étonnée avec laquelle je contemplais cette image qui naturellement ne avait aucun rapport avec celles qui sous le même nom de Mme de Guermantes étaient apparues tant de fois dans mes songes puisque elle elle ne avait pas été comme les autres arbitrairement formée par moi mais que elle me avait sauté aux yeux pour la première fois il y a un moment seulement dans le église qui ne était pas de la même nature ne était pas colorable à volonté comme celles qui se laissaient imbiber de la teinte orangée de une syllabe mais était si réelle que tout jusque à ce petit bouton qui se enflammait au coin du nez certifiait son assujettissement aux lois de la vie comme dans une apothéose de théâtre un plissement de la robe de la fée un tremblement de son petit doigt dénoncent la présence matérielle de une actrice vivante là où nous étions incertains si nous ne avions pas devant les yeux une simple projection lumineuse Mais en même temps sur cette image que le nez proéminent les yeux perçants épinglaient dans ma vision peut être parce que ce était eux qui le avaient de abord atteinte qui y avaient fait la première encoche au moment où je ne avais pas encore le temps de songer que la femme qui apparaissait devant moi pouvait être Mme de Guermantes sur cette image toute récente inchangeable je essayais de appliquer le idée Ce est Mme de Guermantes sans parvenir que à la faire manoeuvrer en face de le image comme deux disques séparés par un intervalle Mais cette Mme de Guermantes à laquelle je avais si souvent rêvé maintenant que je voyais que elle existait effectivement en dehors de moi en prit plus de puissance encore sur mon imagination qui un moment paralysée au contact de une réalité si différente de ce que elle attendait se mit à réagir et à me dire Glorieux dès avant Charlemagne les Guermantes avaient le droit de vie et de mort sur leurs vassaux la duchesse de Guermantes descend de Geneviève de Brabant Elle ne connaît ni ne consentirait à connaître aucune des personnes qui sont ici Et à merveilleuse indépendance des regards humains retenus au visage par une corde si lâche si longue si extensible que ils peuvent se promener seuls loin de lui pendant que Mme de Guermantes était assise dans la chapelle au dessus des tombes de ses morts ses regards flânaient çà et là montaient je long des piliers se arrêtaient même sur moi comme un rayon de soleil errant dans la nef mais un rayon de soleil qui au moment où je reçus sa caresse me sembla conscient Quant à Mme de Guermantes elle même comme elle restait immobile assise comme une mère qui semble ne pas voir les audaces espiègles et les entreprises indiscrètes de ses enfants qui jouent et interpellent des personnes que elle ne connaît pas il me fût impossible de savoir si elle approuvait ou blâmait dans le désoeuvrement de son âme le vagabondage de ses regards Je trouvais important que elle ne partît pas avant que je eusse pu la regarder suffisamment car je me rappelais que depuis des années je considérais sa vue comme éminemment désirable et je ne détachais pas mes yeux de elle comme si chacun de mes regards eût pu matériellement emporter et mettre en réserve en moi le souvenir du nez proéminent des joues rouges de toutes ces particularités qui me semblaient autant de renseignements précieux authentiques et singuliers sur son visage Maintenant que me le faisaient trouver beau toutes les pensées que je y rapportais et peut être surtout forme de le instinct de conservation des meilleures parties de nous mêmes ce désir que on a toujours de ne pas avoir été déçu la replaçant puisque ce était une seule personne que elle et cette duchesse de Guermantes que je avais évoquée jusque là hors du reste de le humanité dans laquelle la vue pure et simple de son corps me le avait fait un instant confondre je me irritais en entendant dire autour de moi Elle est mieux que Mme Sazerat que Mlle Vinteuil comme si elle leur eût été comparable Et mes regards se arrêtant à ses cheveux blonds à ses yeux bleus à le attache de son cou et omettant les traits qui eussent pu me rappeler de autres visages je me écriais devant ce croquis volontairement incomplet Que elle est belle Quelle noblesse Comme ce est bien une fière Guermantes la descendante de Geneviève de Brabant que je ai devant moi Et le attention avec laquelle je éclairais son visage le isolait tellement que aujourde hui si je repense à cette cérémonie il me est impossible de revoir une seule des personnes qui y assistaient sauf elle et le suisse qui répondit affirmativement quand je lui demandai si cette dame était bien Mme de Guermantes Mais elle je la revois surtout au moment du défilé dans la sacristie que éclairait le soleil intermittent et chaud de un jour de vent et de orage et dans laquelle Mme de Guermantes se trouvait au milieu de tous ces gens de Combray dont elle ne savait même pas les noms mais dont le infériorité proclamait trop sa suprématie pour que elle ne ressentît pas pour eux une sincère bienveillance et auxquels du reste elle espérait imposer davantage encore à force de bonne grâce et de simplicité Aussi ne pouvant émettre ces regards volontaires chargés de une signification précise que on adresse à quelque un que on connût mais seulement laisser ses pensées distraites se échapper incessamment devant elle en un flot de lumière bleue que elle ne pouvait contenir elle ne voulait pas que il pût gêner paraître dédaigner ces petites gens que il rencontrait au passage que il atteignait à tous moments Je revois encore au dessus de sa cravate mauve soyeuse et gonflée le doux étonnement de ses yeux auxquels elle avait ajouté sans oser le destiner à personne mais pour que tous pussent en prendre leur part un sourire un peu timide de suzeraine qui a le air de se excuser auprès de ses vassaux et de les aimer Ce sourire tomba sur moi qui ne la quittais pas des yeux Alors me rappelant ce regard que elle avait laissé se arrêter sur moi pendant la messe bleu comme un rayon de soleil qui aurait traversé le vitrail de Gilbert le Mauvais je me dis Mais sans doute elle fait attention à moi Je crus que je lui plaisais que elle penserait encore à moi quand elle aurait quitté le église que à cause de moi elle serait peut être triste le soir à Guermantes Et aussitôt je le aimai car se il peut quelquefois suffire pour que nous aimions une femme que elle nous regarde avec mépris comme je avais cru que avait fait Mlle Swann et que nous pensions que elle ne pourra jamais nous appartenir quelquefois aussi il peut suffire que elle nous regarde avec bonté comme faisait Mme de Guermantes et que nous pensions que elle pourra nous appartenir Ses yeux bleuissaient comme une pervenche impossible à cueillir et que pourtant elle me eût dédiée et le soleil menacé par un nuage mais dardant encore de toute sa force sur la place et dans la sacristie donnait une carnation de géranium aux tapis rouges que on y avait étendus par terre pour la solennité et sur lesquels se avançait en souriant Mme de Guermantes et ajoutait à leur lainage un velouté rose un épiderme de lumière cette sorte de tendresse de sérieuse douceur dans la pompe et dans la joie qui caractérisent certaines pages de Lohengrin certaines peintures de Carpaccio et qui font comprendre que Baudelaire ait pu appliquer au son de la trompette le épithète de délicieux Combien depuis ce jour dans mes promenades du côté de Guermantes il me parut plus affligeant encore que auparavant de ne avoir pas de dispositions pour les lettres et de devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre Les regrets que je en éprouvais tandis que je restais seul à rêver un peu à le écart me faisaient tant souffrir que pour ne plus les ressentir de lui même par une sorte de inhibition devant la douleur mon esprit se arrêtait entièrement de penser aux vers aux romans à un avenir poétique sur lequel mon manque de talent me interdisait de compter Alors bien en dehors de toutes ces préoccupations littéraires et ne se y rattachant en rien tout de un coup un toit un reflet de soleil sur une pierre le odeur de un chemin me faisaient arrêter par un plaisir particulier que ils me donnaient et aussi parce que ils avaient le air de cacher au delà de ce que je voyais quelque chose que ils invitaient à venir prendre et que malgré mes efforts je ne arrivais pas à découvrir Comme je sentais que cela se trouvait en eux je restais là immobile à regarder à respirer à tâcher de aller avec ma pensée au delà de le image ou de le odeur Et se il me fallait rattraper mon grand père poursuivre ma route je cherchais à les retrouver en fermant les yeux je me attachais à me rappeler exactement la ligne du toit la nuance de la pierre qui sans que je pusse comprendre pourquoi me avaient semblé pleines prêtes à se entrouvrir à me livrer ce dont elles ne étaient que un couvercle Certes ce ne était pas des impressions de ce genre qui pouvaient me rendre le espérance que je avais perdue de pouvoir être un jour écrivain et poète car elles étaient toujours liées à un objet particulier dépourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant à aucune vérité abstraite Mais du moins elles me donnaient un plaisir irraisonné le illusion de une sorte de fécondité et par là me distrayaient de le ennui du sentiment de mon impuissance que je avais éprouvés chaque fois que je avais cherché un sujet philosophique pour une grande oeuvre littéraire Mais le devoir de conscience était si ardu que me imposaient ces impressions de forme de parfum ou de couleur de tâcher de apercevoir ce qui se cachait derrière elles que je ne tardais pas à me chercher à moi même des excuses qui me permissent de me dérober à ces efforts et de me épargner cette fatigue Par bonheur mes parents me appelaient je sentais que je ne avais pas présentement la tranquillité nécessaire pour poursuivre utilement ma recherche et que il valait mieux ne y plus penser jusque à ce que je fusse rentré et ne pas me fatiguer de avance sans résultat Alors je ne me occupais plus de cette chose inconnue qui se enveloppait de une forme ou de un parfum bien tranquille puisque je la ramenais à la maison protégée par le revêtement de images sous lesquelles je la trouverais vivante comme les poissons que les jours où on me avait laissé aller à la pêche je rapportais dans mon panier couverts par une couche de herbe qui préservait leur fraîcheur Une fois à la maison je songeais à autre chose et ainsi se entassaient dans mon esprit comme dans ma chambre les fleurs que je avais cueillies dans mes promenades ou les objets que on me avait donnés une pierre où jouait un reflet un toit un son de cloche une odeur de feuilles bien des images différentes sous lesquelles il y a longtemps que est morte la réalité pressentie que je ne ai pas eu assez de volonté mur arriver à découvrir Une fois pourtant où notre promenade se étant prolongée fort au delà de sa durée habituelle nous avions été bien heureux de rencontrer à mi chemin du retour comme le après midi finissait le docteur Percepied qui passait en voiture à bride abattue nous avait reconnus et fait monter avec lui je eus une impression de ce genre et ne le abandonnai pas sans un peu le approfondir On me avait fait monter près du cocher nous allions comme le vent parce que le docteur avait encore avant de rentrer à Combray à se arrêter à Martinville le Sec chez un malade à la porte duquel il avait été convenu que nous le attendrions Au tournant de un chemin je éprouvai tout à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre à apercevoir les deux clochers de Martinville sur lesquels donnait le soleil couchant et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient le air de faire changer de place puis celui de Vieuxvicq qui séparé de eux par une colline et une vallée et situé sur un plateau plus élevé dans le lointain semblait pourtant tout voisin de eux En constatant en notant la forme de leur flèche le déplacement de leurs lignes le ensoleillement de leur surface je sentais que je ne allais pas au bout de mon impression que quelque chose était derrière ce mouvement derrière cette clarté quelque chose que ils semblaient contenir et dérober à la fois Les clochers paraissaient si éloignés et nous avions le air de si peu nous rapprocher de eux que je fus étonné quand quelques instants après nous nous arrêtâmes devant le église de Martinville Je ne savais pas la raison du plaisir que je avais eu à les apercevoir à le horizon et le obligation de chercher à découvrir cette raison me semblait bien pénible je avais envie de garder en réserve dans ma tête ces lignes remuantes au soleil et de ne y plus penser maintenant Et il est probable que si je le avais fait les deux clochers seraient allés à jamais rejoindre tant de arbres de toits de parfums de sons que je avais distingués des autres à cause de ce plaisir obscur que ils me avaient procuré et que je ne ai jamais approfondi Je descendis causer avec mes parents en attendant le docteur Puis nous repartîmes je repris ma place sur le siège je tournai la tête pour voir encore les clochers que un peu plus tard je aperçus une dernière fois au tournant de un chemin Le cocher qui ne semblait pas disposé à causer ayant à peine répondu à mes propos force me fût faute de autre compagnie de me rabattre sur celle de moi même et de essayer de me rappeler mes clochers Bientôt leurs lignes et leurs surfaces ensoleillées comme si elles avaient été une sorte de écorce se déchirèrent un peu de ce qui me était caché en elles me apparut je eus une pensée qui ne existait pas pour moi le instant avant qui se formula en mots dans ma tête et le plaisir que me avait fait tout à le heure éprouver leur vue se en trouva tellement accru que pris de une sorte de ivresse je ne pus plus penser à autre chose A ce moment et comme nous étions déjà loin de Martinville en tournant la tête je les aperçus de nouveau tout noirs cette fois car le soleil était déjà couché Par moments les tournants du chemin me les dérobaient puis ils se montrèrent une dernière fois et enfin je ne les vis plus Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de Martinville devait être quelque chose de analogue à une jolie phrase puisque ce était sous la forme de mots qui me faisaient plaisir que cela me était apparu demandant un crayon et du papier au docteur je composai malgré les cahots de la voiture pour soulager ma conscience et obéir à mon enthousiasme le petit morceau suivant que je ai retrouvé depuis et auquel je ne ai eu à faire subir que peu de changements Seuls se élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase campagne montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville Bientôt nous en vîmes trois venant se placer en face de eux par une volte hardie un clocher retardataire celui de Vieuxvicq les avait rejoints Les minutes passaient nous allions vite et pourtant les trois clochers étaient toujours au loin devant nous comme trois oiseaux posés sur la plaine immobiles et que on distingue au soleil Puis le clocher de Vieuxvicq se écarta prit ses distances et les clochers de Martinville restèrent seuls éclairés par la lumière du couchant que même à cette distance sur leurs pentes je voyais jouer et sourire Nous avions été si longs à nous rapprocher de eux que je pensais au temps que il faudrait encore pour les atteindre quand tout de un coup la voiture ayant tourné elle nous déposa à leurs pieds et ils se étaient jetés si rudement au devant de elle que on ne eut que le temps de arrêter pour ne pas se heurter au porche Nous poursuivîmes notre route nous avions déjà quitté Martinville depuis un peu de temps et le village après nous avoir accompagnés quelques secondes avait disparu que restés seuls à le horizon à nous regarder fuir ses clochers et celui de Vieuxvicq agitaient encore en signe de adieu leurs cimes ensoleillées Parfois le un se effaçait pour que les deux autres pussent nous apercevoir un instant encore mais la route changea de direction ils virèrent dans la lumière comme trois pivots de or et disparurent à mes yeux Mais un peu plus tard comme nous étions déjà près de Combray le soleil étant maintenant couché je les aperçus une dernière fois de très loin qui ne étaient plus que comme trois fleurs peintes sur le ciel au dessus de la ligne basse des champs Ils me faisaient penser aussi aux trois jeunes filles de une légende abandonnées dans une solitude où tombait déjà le obscurité et tandis que nous nous éloignions au galop je les vis timidement chercher leur chemin et après quelques gauches trébuchements de leurs nobles silhouettes se serrer les uns contre les autres glisser le un derrière le autre ne plus faire sur le ciel encore rose que une seule forme noire charmante et résignée et se effacer dans la nuit Je ne repensai jamais à cette page mais à ce moment là quand au coin du siège où le cocher du docteur plaçait habituellement dans un panier les volailles que il avait achetées au marché de Martinville je eus fini de le écrire je me trouvai si heureux je sentais que elle me avait si parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce que ils cachaient derrière eux que comme si je avais été moi même une poule et si je venais de pondre un oeuf je me mis à chanter à tue tête Pendant toute la journée dans ces promenades je avais pu rêver au plaisir que ce serait de être le ami de la duchesse de Guermantes de pêcher la truite de me promener en barque sur la Vivonne et avide de bonheur ne demander en ces moments là rien de autre à la vie que de se composer toujours de une suite de heureux après midi Mais quand sur le chemin du retour je avais aperçu sur la gauche une ferme assez distante de deux autres qui étaient au contraire très rapprochées et à partir de laquelle pour entrer dans Combray il ne y avait plus que à prendre une allée de chênes bordée de un côté de près appartenant chacun à un petit clos et plantés à intervalles égaux de pommiers qui y portaient quand ils étaient éclairés par le soleil couchant le dessin japonais de leurs ombres brusquement mon coeur se mettait à battre je savais que avant une demi heure nous serions rentrés et que comme ce était de règle les jours où nous étions allés du côté de Guermantes et où le dîner était servi plus tard on me enverrait me coucher sitôt ma soupe prise de sorte que ma mère retenue à table comme se il y avait du monde à dîner ne monterait pas me dire bonsoir dans mon lit La zone de tristesse où je venais de entrer était aussi distincte de la zone où je me élançais avec joie il y avait un moment encore que dans certains ciels une bande rose est séparée comme par une ligne de une bande verte ou de une bande noire On voit un oiseau voler dans le rose il va en atteindre la fin il touche presque au noir puis il y est entré Les désirs qui tout à le heure me entouraient de aller à Guermantes de voyager de être heureux je étais maintenant tellement en dehors de eux que leur accomplissement ne me eût fait aucun plaisir Comme je aurais donné tout cela pour pouvoir pleurer toute la nuit dans les bras de maman Je frissonnais je ne détachais pas mes yeux angoissés du visage de ma mère qui ne apparaîtrait pas ce soir dans la chambre où je me voyais déjà par la pensée je aurais voulu mourir Et cet état durerait jusque au lendemain quand les rayons du matin appuyant comme le jardinier leurs barreaux au mur revêtu de capucines qui grimpaient jusque à ma fenêtre je sauterais à bas du lit pour descendre vite au jardin sans plus me rappeler que le soir ramènerait jamais le heure de quitter ma mère Et de la sorte ce est du côté de Guermantes que je ai appris à distinguer ces états qui se succèdent en moi pendant certaines périodes et vont jusque à se partager chaque journée le un revenant chasser le autre avec la ponctualité de la fièvre contigus mais si extérieurs le un à le autre si dépourvus de moyens de communication entre eux que je ne puis plus comprendre plus même me représenter dans le un ce que je ai désiré ou redouté ou accompli dans le autre Aussi le côté de Méséglise et le côté de Guermantes restent ils pour moi liés à bien des petits événements de celle de toutes les diverses vies que nous menons parallèlement qui est la plus pleine de péripéties la plus riche en épisodes je veux dire la vie intellectuelle Sans doute elle progresse en nous insensiblement et les vérités qui en ont changé pour nous le sens et le aspect qui nous ont ouvert de nouveaux chemins nous en préparions depuis longtemps la découverte mais ce était sans le savoir et elles ne datent pour nous que du jour de la minute où elles nous sont devenues visibles Les fleurs qui jouaient alors sur le herbe le eau qui passait au soleil tout le paysage qui environna leur apparition continue à accompagner leur souvenir de son visage inconscient ou distrait et certes quand ils étaient longuement contemplés par cet humble passant par cet enfant qui rêvait comme le est un roi par un mémorialiste perdu dans la foule ce coin de nature ce bout de jardin ne eussent pu penser que ce serait grâce à lui que ils seraient appelés à survivre en leurs particularités les plus éphémères et pourtant ce parfum de aubépine qui butine le long de la haie où les églantiers le remplaceront bientôt un bruit de pas sans écho sur le gravier de une allée une bulle formée contre une plante aquatique par le eau de la rivière et qui crève aussitôt mon exaltation les a portés et a réussi à leur faire traverser tant de années successives tandis que alentour les chemins se sont effacés et que sont morts ceux qui les foulèrent et le souvenir de ceux qui les foulèrent Parfois ce morceau de paysage amené ainsi jusque à aujourde hui se détache si isolé de tout que il flotte incertain dans ma pensée comme une Délos fleurie sans que je puisse dire de quel pays de quel temps peut être tout simplement de quel rêve il vient Mais ce est surtout comme à des gisements profonds de mon sol mental comme aux terrains résistants sur lesquels je me appuie encore que je dois penser au côté de Méséglise et au côté de Guermantes Ce est parce que je croyais aux choses aux êtres tandis que je les parcourais que les choses les êtres que ils me ont fait connaître sont les seuls que je prenne encore au sérieux et qui me donnent encore de la joie Soit que la foi qui crée soit rade en moi soit que la réalité ne se forme que dans la mémoire les fleurs que on me montre aujourde hui pour la première fois ne me semblent pas de vraies fleurs Le côté de Méséglise avec ses lilas ses aubépines ses bluets ses coquelicots ses pommiers le côté de Guermantes avec sa rivière à têtards ses nymphéas et ses boutons de or ont constitué à tout jamais pour moi la figure des pays où je aimerais vivre où je exige avant tout que on puisse aller à la pêche se promener en canot voir des ruines de fortifications gothiques et trouver au milieu des blés ainsi que était Saint André des Champs une église monumentale rustique et dorée comme une meule et les bluets les aubépines les pommiers que il me arrive quand je voyage de rencontrer encore dans les champs parce que ils sont situés à la même profondeur au niveau de mon passé sont immédiatement en communication avec mon coeur Et pourtant parce que il y a quelque chose de individuel dans les lieux quand me saisit le désir de revoir le côté de Guermantes on ne le satisferait pas en me menant au bord de une rivière où il y aurait de aussi beaux de plus beaux nymphéas que dans la Vivonne pas plus que le soir en rentrant à le heure où se éveillait en moi cette angoisse qui plus tard émigre dans le amour et peut devenir à jamais inséparable de lui je ne aurais souhaité que vînt me dire bonsoir une mère plus belle et plus intelligente que la mienne Non de même que ce que il me fallait pour que je pusse me endormir heureux avec cette paix sans trouble que aucune maîtresse ne a pu me donner depuis puisque on doute de elles encore au moment où on croit en elles et que on ne possède jamais leur coeur comme je recevais dans un baiser celui de ma mère tout entier sans la réserve de une amère pensée sans le reliquat de une intention qui ne fût pas pour moi ce est que ce fût elle ce est que elle inclinât vers moi ce visage où il y avait au dessous de le oeil quelque chose qui était paraît il un défaut et que je aimais à le égal du reste de même ce que je veux revoir ce est le côté de Guermantes que je ai connu avec la ferme qui est peu éloignée des deux suivantes serrées le une contre le autre à le entrée de le allée des chênes ce sont ces prairies où quand le soleil les rend réfléchissantes comme une mare se dessinent les feuilles des pommiers ce est ce paysage dont parfois la nuit dans mes rêves le individualité me étreint avec une puissance presque fantastique et que je ne peux plus retrouver au réveil Sans doute pour avoir à jamais indissolublement uni en moi des impressions différentes rien que parce que ils me les avaient fait éprouver en même temps le côté de Méséglise ou le côté de Guermantes me ont exposé mur le avenir à bien des déceptions et même à bien des fautes Car souvent je ai voulu revoir une personne sans discerner que ce était simplement parce que elle me rappelait une haie de aubépines et je ai été induit à croire à faire croire à un regain de affection par un simple désir de voyage Mais par là même aussi et en restant présents en celles de mes impressions de aujourde hui auxquelles ils peuvent se relier ils leur donnent des assises de la profondeur une dimension de plus que aux autres Ils leur ajoutent aussi un charme une signification qui ne est que pour moi Quand par les soirs de été le ciel harmonieux gronde comme une bête fauve et que chacun boude le orage ce est au côté de Méséglise que je dois de rester seul en extase à respirer à travers le bruit de la pluie qui tombe le odeur de invisibles et persistants lilas Ce est ainsi que je restais souvent jusque au matin à songer au temps de Combray à mes tristes soirées sans sommeil à tant de jours aussi dont le image me avait été plus récemment rendue par la saveur ce que on aurait appelé à Combray le parfum de une tasse de thé et par association de souvenirs à ce que bien des années après avoir quitté cette petite ville je avais appris au sujet de un amour que Swann avait eu avant ma naissance avec cette précision dans les détails plus facile à obtenir quelquefois pour la vie de personnes mortes il y a des siècles que pour celle de nos meilleurs amis et qui semble impossible comme semblait impossible de causer de une ville à une autre tant que on ignore le biais par lequel cette impossibilité a été tournée Tous ces souvenirs ajoutés les uns aux autres ne formaient plus que une masse mais non sans que on ne pût distinguer entre eux entre les plus anciens et ceux plus récents nés de un parfum puis ceux qui ne étaient que les souvenirs de une autre personne de qui je les avais appris sinon des fissures des failles véritables du moins ces veinures ces bigarrures de coloration qui dans certaines roches dans certains marbres révèlent des différences de origine de âge de formation Certes quand approchait le matin il y avait bien longtemps que était dissipée la brève incertitude de mon réveil Je savais dans quelle chambre je me trouvais effectivement je le avais reconstruite autour de moi dans le obscurité et soit en me orientant par la seule mémoire soit en me aidant comme indication de une faible lueur aperçue au pied de laquelle je plaçais les rideaux de la croisée je le avais reconstruite tout entière et meublée comme un architecte et un tapissier qui gardent leur ouverture primitive aux fenêtres et aux portes je avais reposé les glaces et remis la commode à sa place habituelle Mais à peine le jour et non plus le reflet de une dernière braise sur une tringle de cuivre que je avais pris pour lui traçait il dans le obscurité et comme à la craie sa première raie blanche et rectificative que la fenêtre avec ses rideaux quittait le cadre de la porte où je le avais située par erreur tandis que pour lui faire place le bureau que ma mémoire avait maladroitement installé là se sauvait à toute vitesse poussant devant lui la cheminée et écartant le mur mitoyen du couloir une courette régnait à le endroit où il y a un instant encore se étendait le cabinet de toilette et la demeure que je avais rebâtie dans les ténèbres était allée rejoindre les demeures entrevues dans le tourbillon du réveil mise en fuite par ce pâle signe que avait tracé au dessus des rideaux le doigt levé du jour